C'était un Carvajan, mais de la bonne espèce, avec toute l'énergique résolution, toute l'ardeur enflammée de sa race, appuyées sur un fond de scrupuleuse honnêteté. Il tint parole et se fit inscrire au barreau. Il exerçait à peine depuis un an que sa réputation était faite, et qu'on l'envoyait plaider à la Cour de Rouen, contre les vieux routiers de la basoche normande. Il parlait avec une clarté et une élégance remarquables, et, s'échauffant aussitôt qu'il en trouvait l'occasion, il atteignait souvent à la véritable éloquence. Les magistrats l'écoutaient avec étonnement, sans distraction et sans sommeil. Et cette attention qu'il savait leur imposer profitait à ses causes.

L'éclat inattendu que jeta Pascal produisit sur son père un double résultat: il fut flatté et il enragea. Il se rendit compte de l'influence que le jeune homme devait rapidement acquérir, et il comprit qu'il lui échappait définitivement. Pascal médiocre, que lui importait? Il l'eût gardé chez lui, avec une dédaigneuse indifférence, lui donnant la pâtée et la niche. Mais Pascal supérieur, n'était-ce pas exaspérant de ne pouvoir s'en servir?

Quel instrument dans les mains d'un habile homme, et comme on serait promptement maître de l'arrondissement! La seule chose qui lui manquât, à lui, c'était le don de la parole. Il concevait, il n'énonçait pas. La destinée lui donnait un fils qui pouvait être la voix de son intelligence, elle ajoutait cet appoint inespéré à toutes les faveurs qu'elle lui avait déjà faites. Et il se trouvait que cette voix était indocile, ne voulait point répéter les arguments qu'on lui soufflait que cette esclave se mettait en révolte.

Il ne s'agissait plus pour Carvajan de faire étudier à Pascal des dossiers d'affaires véreuses. Son ambition avait grandi avec le talent de l'avocat. Il fallait combattre le marquis sur le terrain politique, s'emparer de l'opinion, la retourner, et assurer son élection à lui, Carvajan, qui, une fois lancé dans le plein courant des intrigues, saurait bien arriver vite et haut.

Mais comment prendrait-il de l'ascendant sur son fils? Il ne lui avait jamais témoigné de tendresse, il l'avait laissé grandir, sans essayer de pénétrer dans son cœur. Et maintenant il était trop tard. Un dernier moyen d'action lui restait cependant, très sûr et très puissant: l'affection que Pascal avait pour sa mère. La pauvre femme était depuis quelques années fort souffrante. Elle allait s'affaiblissant, sans faire entendre une plainte. Le retour de son enfant avait été pour elle une joie profonde. La maison vieille et sombre s'était éclairée et rajeunie. Carvajan lui-même paraissait moins bourru et plus souriant. Il avait de subites effusions qu'on ne lui connaissait pas. Il restait dans la salle, le soir, après le dîner, et causait avec une verve narquoise. Visiblement il voulait plaire. Le loup-garou s'apprivoisait lui-même. Et la mère et le fils, tout en bénéficiant de cet état nouveau, se demandaient avec trouble quelle arrière-pensée cette amabilité servait à dissimuler. Un matin, Carvajan entra dès l'aube dans la chambre de sa femme, s'informa de sa santé, lui donna une petite tape amicale sur la joue, et, s'asseyant sur le pied du lit:

—Veux-tu que nous causions, ma bonne? J'ai besoin de ton concours pour une négociation délicate. Si tu fais ce que je vais te demander, je t'en saurai un gré infini... Et il suffira que tu le veuilles pour que cela soit.

—De quoi s'agit-il donc? demanda la mère qui pâlit et ressentit un violent pincement au cœur.

—De ton garçon...

—Que lui est-il arrivé?

—Rien, rassure-toi... Il n'est pas question du présent, mais de l'avenir... Je m'en préoccupe pour lui... C'est un sujet remarquable, et tu as bien travaillé, en me le donnant... Il peut prétendre à tout... Mais il faut préparer les choses de loin quand on veut réussir, et c'est là ce qui m'amène... Vous bavardez beaucoup tous les deux... Tu devrais lui donner des conseils sérieux, au lieu de l'entretenir de fadaises... Il y a une grande place à prendre dans le pays pour qui saura tirer parti des idées nouvelles... Les républicains se démènent... C'est avec eux qu'il faut se mettre. Entreprends donc Pascal sur ce sujet-là... Et tu me diras ce qu'il en pense. Sois adroite... et si tu réussis tu n'auras pas à le regretter... C'est moi qui te le déclare...