Il se rendait un compte exact des forces en présence et les voyait disproportionnées. D'un côté, le marquis, pauvre homme à l'âme tendre et à l'esprit troublé, ne sachant ni calculer, ni prévoir, ballotté au hasard de ses utopies, sacrifiant le positif au chimérique, et, de l'autre, Carvajan, ce cœur de pierre, ce cerveau froid et lucide, ne se décidant jamais qu'à coup sûr, et ne reculant plus, une fois engagé. C'était le combat d'un nain et d'un géant. La victoire était décidée d'avance.
Et Pascal savait par quels moyens les confédérés se préparaient à l'obtenir. Il était au centre même de l'attaque, lui qui s'intéressait secrètement à la défense. Il les voyait tous manœuvrer comme une bande de fourmis qui s'acharnent sur une bête morte et la dépouillent de sa chair jusqu'à ce que les os soient nets et blancs. Il savait ce qu'ils tenaient déjà. Tondeur avait acheté la scierie des bois de La Saucelle, cette fameuse scierie à vapeur qui avait tant fait baisser le salaire des bûcherons. Dumontier, le beau-frère de Carvajan, avait prêté cent vingt mille francs, avec hypothèque sur les admirables prairies que traverse la Thelle. Fleury, l'âme damnée de Carvajan, le Père Joseph de ce Richelieu, n'avait pas avancé de fonds, mais avait sa part faite pour les bons offices qu'il rendait continuellement, comme greffier de la justice de paix, faisant fonction de commissaire-priseur dans les ventes auxquelles aboutissaient presque toutes les affaires d'argent entreprises par le banquier. Pourtois convoitait l'entourage de son auberge et aspirait à voir les travaux reprendre à la Grande Marnière; car, depuis que les fours à chaux étaient éteints et que les ouvriers avaient été congédiés, il ne faisait plus de recettes, et les tables de sa salle étaient vides.
Quant à Carvajan, il lui fallait la terre, l'argent, l'honneur et le bonheur d'Honoré de Clairefont. Les désastres les plus effroyables lui paraissaient à peine suffisants. Il voulait voir, abattu à ses pieds, cet homme, qui l'avait humilié, et marcher sur lui. À cette exquise jouissance morale, il ne lui déplaisait pas d'ajouter, car il était toujours pratique, même dans la vengeance, la satisfaction matérielle de réaliser une spéculation admirable. Possesseur du domaine de Clairefont, il était maître du pays, dominait l'opinion, entrait au Conseil général, se faisait nommer député, et, exploitant la Grande Marnière avec les développements qu'il saurait donner à l'affaire, il créait une puissance industrielle qui devait assurer à son fondateur un avenir sans bornes.
Pascal savait à quoi s'en tenir sur l'ambition de son père. L'ex-garçon de magasin avait un orgueil silencieux et sauvage qui lui faisait juger toutes les grandeurs réservées à sa haute capacité. Les obstacles ne le gênaient point: il les tournait ou les renversait. Il était de ces hommes qui, partis de rien, arrivent à tout, et ne s'arrêtent jamais, faute de moyens. Il osait et, quand il avait échoué une fois, recommençait jusqu'à ce qu'il eût réussi.
Depuis que Pascal était revenu, le banquier se montrait agité. Il avait modifié ses habitudes, s'arrêtait pour parler aux gens dans la rue, et ne tarissait pas sur la joie qu'il éprouvait de posséder son fils. La maison de la rue du Marché prit un autre aspect. Les fenêtres, ordinairement closes, s'ouvrirent, et le logis perdit son air de mystère et de défiance. Bien plus, Carvajan se mit sur le pied de recevoir.
—Je ne veux pas que mon garçon s'ennuie chez moi, dit-il à ceux qui firent paraître un peu de surprise. Il est jeune, il a besoin de distraction. Pour un vieux loup comme moi, la maison est assez agréable; mais, pour lui, elle a besoin d'être égayée: je veux qu'il y vienne des dames... Eh! eh! Pascal a trente ans: il faut qu'il songe au mariage...
Cette idée de marier son fils s'était emparée de lui subitement. Il en parlait volontiers. Et il s'occupait de la mettre à exécution.
Il avait fait des grâces inusitées aux Leglorieux, les riches meuniers du Capendu. Mme et Mlle Leglorieux, invitées à dîner chez le maire de La Neuville, étaient devenues rouges de plaisir. Elles avaient pris le train pour Rouen et s'étaient enfermées pendant deux heures avec Mlle Siméon, la couturière de la rue Beauvoisine, la première faiseuse de la ville. La «demoiselle» de Mme Leglorieux était une grande et belle personne de vingt ans, type accompli de la race normande, blanche de peau, ayant des cheveux magnifiques, de grands pieds et de fortes mains. Elle était fille unique, et Fleury, qui connaissait, à peu de choses près, toutes les fortunes du pays, disait: Elle aura un fameux sac!
Mme Leglorieux, frémissante d'espérance, avait ouvert du premier coup son cœur à son héritière:
—Ma chère, ce doit être un mariage qui se prépare... C'est la première fois que M. Carvajan invite des dames chez lui... Jamais il n'a reçu que des messieurs... Oh! Félicie, y penses-tu!... Il a des millions, cet homme-là... Et son fils est si bien!... On dit que, comme avocat, il a un talent immense... bien plus que Me Bonnet...! S'il voulait se fixer à Rouen, il serait capable de devenir bâtonnier... Et tu dînerais à la Préfecture!