De grand matin, Pascal fut sut pied. Mais son père l'avait devancé: il était sorti pour ses affaires. Le jeune homme en éprouva un secret soulagement. Livré à lui-même, il voulut visiter en détail la maison où s'était passée son enfance.

Il ouvrit la fenêtre et vit la rue étroite et noire, avec la même fontaine coulant sur les dalles, les mêmes boutiques avec les mêmes gens au comptoir. Le mouvement de la ville était resté tel qu'au moment de son départ. Dans l'éloignement, il entendait les modulations d'une flûte jouée par le conducteur des chèvres qui traversaient le quartier à huit heures, chaque matin. Quand il était enfant, sa mère l'appelait pour voir passer les bêtes, et, pendant quinze jours, étant malade, on lui avait fait boire de leur lait. Il entendait maintenant le tintement de la clochette du bouc qui portait sur son dos la boîte aux tasses. Au coin de la rue, soudain, le troupeau s'avança. C'était toujours l'homme d'autrefois, et l'air de flûte n'avait pas varié. Les chèvres défilèrent, faisant claquer leurs pieds fins sur le pavé, secouant leurs têtes barbues; au tournant de la place, elles disparurent; modulations et tintement se perdirent dans l'espace. Et le silence s'était fait, que Pascal écoutait encore, les yeux vagues, le cœur gonflé, comme s'il venait de voir s'éloigner sa jeunesse.

Lentement il descendit. Dans l'escalier, il se croisa avec la servante et, la regardant par hasard, il fut étonné de sa beauté. C'était une fille de vingt ans, brune au teint blanc et aux yeux bleus, qui le salua d'un sourire. Elle était mise avec coquetterie et montait de l'eau dans un grand broc de cuivre.

—Peut-être que vous cherchez votre père, monsieur Pascal? dit-elle. Dès patron-minette, il est parti pour sa ferme de La Moncelle... Il ne rentrera que pour l'heure de midi... Si vous voulez faire un petit tour, vous avez le temps, et vous gagnerez de l'appétit...

—Merci, c'est ce que je me propose, en effet...

—Alors, Monsieur, à vous revoir...

Il sortit; l'air était vif et les martinets poussaient des cris aigus en se poursuivant dans le ciel. Il gagna les hauteurs de Couvrechamps, se jeta dans les chemins boisés, se perdit dans les prés, respirant les senteurs puissantes de la terre natale, étourdi par le soleil, enivré par la brise parfumée, et conduit irrésistiblement par sa destinée sur le passage de cette belle amazone qui suivait, solitaire et rêveuse, le chemin creux de Clairefont.

Et lui, libre, insouciant la veille encore, n'ayant d'autre désir que celui d'oublier le passé et de s'accommoder du présent, de vivre calme en fermant les yeux aux choses mauvaises, il était en un instant, dès le premier jour, jeté au milieu d'orages plus violents que tous ceux jusqu'ici affrontés. Une puissance inconnue s'emparait de lui, le subjuguait, le faisait sa chose. Et voilà qu'il se trouvait une seconde fois aux prises avec son père, et plus terriblement que jamais.

On le lui avait bien dit: il arrivait au milieu de la bataille. Clairefont contre Carvajan. Le duel, engagé depuis trente ans, en était aux dernières passes, et il fallait que l'un des deux combattants tombât.

Il connaissait maintenant complètement l'histoire de son père et du marquis. Fleury, en descendant de la Grande Marnière, lui avait tout conté. Il avait pu, à l'aide de ses propres souvenirs, combler les lacunes du récit. Et bien des détails qui avaient frappé obscurément son esprit d'enfant devenaient maintenant lumineux. Il voyait Carvajan et Clairefont aux prises, nouveaux Montaigu et Capulet, dans une guerre implacable. Les moyens mis en œuvre étaient différents, comme l'époque, le pays et les mœurs. On était à La Neuville et non à Vérone, en 1880, et non en 1300. Les armes n'étaient plus l'épée et la dague, mais le terrible argent. On ne faisait point couler le sang qui éclabousse au grand jour, mais l'encre qui salit dans l'ombre. Ce n'était pas une hostilité franche, déclarée, active et bruyante, mais une lutte sourde, patiente et hypocrite, plus dangereuse que l'autre, et plus acharnée.