—Pascal!
—Mon père!
Et, poussés par une force invincible, ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre. Le maire de La Neuville se remit promptement de son émotion, donna des ordres brefs aux facteurs du chemin de fer, pour qu'on apportât les bagages à la rue du Marché, et, prenant son fils par-dessous le bras, il l'emmena à travers la ville, répondant distraitement aux saluts, hâtant le pas pour distancer les importuns, et ne tarissant pas de questions sur les affaires conduites par Pascal, insistant sur les résultats, et glissant sur les moyens.
Ils dînèrent tous deux et passèrent la soirée en tête à tête. Il regardait le jeune homme, l'écoutait parler avec une surprise joyeuse, et sa voix grave lui faisait vibrer quelque chose dans la poitrine. Il l'admirait, il le trouvait capable, brillant, supérieur. Quand Pascal lui avoua qu'il revenait avec six cent mille francs, part réalisée de ses bénéfices dans les entreprises menées à bien, le banquier poussa un cri de joie. Puis un nuage obscurcit son front, sa parole se glaça, et son geste s'alourdit. Une réflexion venait de se faire jour dans son cerveau: Riche, mon fils peut se passer de moi. Je n'aurai aucune action sur lui.
Or Carvajan était essentiellement dominateur. Et pour qu'il s'intéressât à quelqu'un, il fallait qu'il l'eût en sa dépendance. Cependant, cette impression fâcheuse s'effaça. Pascal avait recommencé à parler, et sa voix pénétrante et profonde agissait de nouveau. Le banquier se dit:
—Quelle impression singulière produit-il sur moi? Il a dans la parole une puissance irrésistible. Quand on l'écoute, il est difficile de ne pas se laisser gagner à son opinion. Et moi-même... Allons! c'est le premier effet, et cela passera!
Le voyageur était las: il se retira de bonne heure. Son père le conduisit lui-même au premier étage, par les couloirs obscurs et l'escalier étroit de la petite maison, et s'arrêta devant une porte que Pascal reconnut pour celle de la chambre de sa mère.
Il demeura immobile, hésitant, repris par tous ses souvenirs. Carvajan ouvrit, et l'appartement, tel qu'il était autrefois, s'offrit aux regards du jeune homme. Tout était resté dans le même ordre, comme, si, pendant tant d'années, personne n'eût pénétré dans cette pièce rendue sacrée par la mort. Les menus objets familiers étaient rangés sur la table et semblaient attendre. Le métier à tapisserie, couvert d'une toile grise, se dressait au coin de la cheminée, auprès du fauteuil préféré. La sensation que Pascal éprouva fut si vive qu'il se demanda s'il avait rêvé, si le temps passé au loin s'était vraiment écoulé et s'il n'allait pas entendre la voix de la morte. Dans l'ombre sonore de la vaste pièce, ce fut la voix de Carvajan qui parla, sèche et banale:
—Je t'ai mis ici... J'ai pensé que tu y serais mieux que dans ta chambre de garçon.
Mieux! Ainsi, c'était seulement du confort que Carvajan se préoccupait en ouvrant à ce fils la chambre de sa mère! Il n'avait pas prévu l'attendrissement qui s'emparerait de Pascal. Il ne devinait pas que trois mots venus du cœur, à cette heure de trouble profond, lui auraient rendu pour toujours son enfant confiant et soumis. Ces mots, il ne les trouva pas, et, serrant la main de son nouvel hôte, comme fait un compagnon de voyage au seuil banal d'une chambre d'auberge, il se retira.