—Vous voyez ces tours, ces toits? Eh bien! avant peu j'aurai de quoi les faire dorer, si la fantaisie m'en vient!

Il se mit à rire en agitant sa tête blanche, et, faisant un geste d'adieu à Malézeau, qui se demandait avec trouble si ce n'était pas un fou qu'il avait devant lui, il remonta dans son laboratoire.


[IV]

Ce n'avait pas été sans une émotion profonde que Pascal avait revu La Neuville. Parti étant presque un enfant, il revenait un homme. Dans les longues méditations de sa vie solitaire à l'étranger, il avait beaucoup discuté avec lui-même les causes qui avaient amené son départ, et pas une fois il ne s'était senti troublé par un regret. Il avait fait ce qu'il devait faire. Conduit par les circonstances à juger son père, il s'était enfui, comme pour se punir de son manque de respect, et s'était jeté à corps perdu dans le travail.

Peu à peu il avait senti en lui un grand apaisement. L'éloignement avait étendu des voiles propices entre son souvenir et la terrible figure de Carvajan. Il en était venu à ne la plus voir qu'effacée et adoucie.

Pendant ces années d'absence, seul dans l'immensité peuplée, et, pour lui, cependant déserte, des pays étrangers, il s'était désespérément attaché à la patrie lointaine, à la famille délaissée. Il avait écrit à son père, régulièrement, pour le tenir au courant de ses entreprises, de ses travaux, de ses espérances. Carvajan lui avait envoyé, avec une exactitude de commerçant, des réponses courtes, substantielles et froides, véritables lettres d'affaires, se terminant à peine par une phrase tendre. Des conseils toujours, hardis et pratiques, donnés avec un instinct merveilleux des situations, mais jamais un mot qui fût une allusion au passé, ou une ouverture pour l'avenir. Jamais, dans un moment d'isolement et de tristesse, il n'avait fait entendre à son fils le cri d'appel de la vieillesse qui cherche un appui: Reviens! La ténacité rude et orgueilleuse de Carvajan se retrouvait tout entière dans sa manière d'être avec Pascal. Celui-ci avait voulu partir, s'était soustrait à l'autorité paternelle: il devait et pouvait user sans limite de sa liberté.

Cependant le jour où, las de courir le monde, ayant terminé les travaux engagés, le jeune homme s'était décidé à annoncer son retour, il avait reçu de son père un billet bref, mais dans lequel éclatait une satisfaction inattendue. Pascal en éprouva une vive émotion. Il n'était point blasé sur ces manifestations de l'affection paternelle. Il la sentait vibrer sans fausse honte. Le vieillard était heureux de revoir son fils. Et un pâle éclair de joie réchauffait son cœur sec et glacé.

Pascal partit avec un double ravissement, à la pensée de rentrer au pays et d'y trouver son père plus accessible et plus doux. À lui, habitué à parcourir les grands espaces, à voyager lentement, dans des pays sauvages, la traversée rapide d'Amérique en France parut longue, le trajet en chemin de fer sembla interminable. Il fut pris d'une sorte de fièvre d'impatience. Il se donna à peine le temps de rendre des comptes à ses administrateurs de Paris, et, le soir même, il arrivait à La Neuville.

Le cœur lui battait fort en descendant de wagon; il suivit le quai de débarquement, en proie à un trouble qu'il ne pouvait surmonter. Ses yeux, obscurcis par des larmes qu'il ne retenait pas, découvrirent devant la gare un petit homme qui attendait, seul, droit et raide. Un double cri se fit entendre.