—Marchez! il est d'un bon bois! Je m'y connais, clama Tondeur.
Fleury avait dit vrai. Ils comprenaient tous. Et les visages enflammés, les yeux brillants, exprimaient bien la convoitise éveillée. Tous ils étaient prêts pour la curée. Car c'était de la Grande Marnière, toujours, qu'il s'agissait. La source de richesse jaillirait de la colline, et chacun des associés à l'œuvre de ruine y puiserait largement.
Le silence se fit: Carvajan répondait. Il était debout, grave, et de ses lèvres les paroles tombaient froides et mesurées. Il se défendait modestement de l'honneur qu'on voulait lui faire, en attribuant à sa faible initiative les avantages précieux que l'avenir promettait. Il avait eu d'utiles collaborateurs... D'ailleurs, il était satisfait d'avoir obtenu l'approbation générale; car le but qu'il avait eu devant les yeux, c'était uniquement l'intérêt de ceux qui se trouvaient autour de lui...
Il mit la main sur son cœur, avec une onction d'apôtre prêt à s'immoler pour l'humanité. Transportés, ses convives applaudirent de plus belle.
Pascal avait assisté à cette scène avec une stupeur pleine de doute. Il se demanda s'il rêvait, ou si, jusqu'alors, de fausses apparences ne l'avaient pas abusé.
Mais la figure de singe de Fleury, contractée par un sourire silencieux, frappa son regard. Il se rappela les confidences que le greffier lui avait faites. Tout ce qu'il venait de voir était donc une odieuse comédie; tout ce qu'il avait entendu était un éhonté mensonge.
Le dégoût lui souleva le cœur. Il se souvint de la vie libre, large et franche, qu'il menait quelques semaines auparavant. Les vastes plaines de l'Amérique s'ouvrirent de nouveau devant lui, comme pour l'appeler dans leurs solitudes verdoyantes et calmes. Une sensation de repos frais et sain l'enveloppa de ses douceurs caressantes. Il lui sembla que le vent parfumé des savanes passait sur son front et calmait les orages de sa pensée. Pourquoi était-il revenu? Que faisait-il dans cette fange? Il retrouva en lui-même sa force des anciens jours, alors que rien au monde ne lui eût fait accepter la complicité dans une infamie.
Un enthousiasme subit gonfla son cœur, il se sentit maître de sa conscience, supérieur à tout ce qui l'entourait, sûr d'échapper à l'avilissement qu'on songeait à lui faire partager. Il se jura à lui-même de tout quitter, famille, foyer, patrie, et d'aller ensevelir ses rêves dans les pays d'où l'on ne revient pas. L'avenir lui apparut comme un abîme obscur. Et sans hésitation, sans faiblesse, il se décida à y engloutir sa vie.
On se leva de table. Le cabinet de Carvajan, cette salle de torture, dont les murailles avaient été frappées par tant de soupirs et de gémissements, était brillamment éclairé. Le bureau du maître, débarrassé de ses paperasses, avait été rangé dans un coin. Des fauteuils et des chaises entouraient la cheminée. Un piano occupait l'entre-deux des croisées. Le logis maussade et sombre s'emplissait de lumière et de bruit. Dans la rue, des badauds émerveillés regardaient ce spectacle inattendu: les fenêtres de Carvajan étincelantes, et écoutaient les accords d'une valse tapotée par Mlle Félicie. Des invités sonnaient avec mystère, comme s'ils craignaient de se tromper. C'était bien là, pourtant. Le maire de La Neuville restait chez lui, et tous les notables arrivaient les uns après les autres, la mine échauffée et le regard curieux.
Dans un angle, Pascal, assis sur une chaise, écoutait d'une oreille distraite les propos de son oncle Dumontier. La fenêtre était ouverte, et, par les fenêtres, des vols de petits papillons de nuit entraient et se mettaient à tourner autour des bougies, brûlant leurs ailes à la flamme. Et, les regardant, Pascal se disait qu'il en avait été ainsi du pauvre marquis, et que, maintenant, il n'avait plus assez de force pour échapper à l'embrasement définitif. Le nom de Clairefont prononcé tout près de lui attira l'attention du jeune homme. Dans l'embrasure, au coin du piano, il aperçut son père qui causait avec M. Malézeau.