—J'ai entendu ta fenêtre s'ouvrir, et j'arrive... J'ai passé une nuit effroyable... je n'ai pas cessé d'avoir le cauchemar... Je ne sais pas si tu crois aux rêves?... Moi, j'y crois... Ma mère les expliquait d'une façon admirable, et toujours ses prédictions se réalisaient. Or, j'ai rêvé coq rouge... C'est signe de malheur et de mort... J'ai vu pendant mon sommeil un énorme coq rouge qui avait la figure de l'horrible Carvajan, et qui battait des ailes en criant... Je me suis réveillée en sursaut... toute en sueur... Tu m'en vois encore troublée et j'en ai ma «suffocante».
La tante Isabelle aspira l'air avec la violence et le bruit d'un soufflet de forge:
—Tu sais, poursuivit-elle, dans quelle situation nous nous trouvons ici... Il est arrivé, hier soir, un commandement d'avoir à payer cent soixante mille francs et des centimes... J'ai naturellement fait disparaître le papier, et je n'ai pas osé en parler à ton père... Il va pourtant falloir que nous avisions, car cet état-là ne peut pas durer... Du reste, nous sommes sur nos fins, et je ne sais diable pas comment nous ferons honneur à l'échéance... Cent soixante mille francs ne se trouvent pas dans le pied d'un mulet, et, pour ma part, je déclare que je n'en ai pas le premier sou. Il ne me reste que Saint-Maurice... C'est une bicoque à peu près logeable, et deux mille cinq cents francs de rente... Un toit pour vous loger, aux jours de misère qui ne viendront que trop vite, et du pain, pour que vous ne mouriez pas de faim... Ça, vois-tu, ma fille, la tête sous le couperet de la guillotine, je ne l'abandonnerai pas, car c'est la dernière ressource, maintenant que ton père a si déplorablement tout dissipé et perdu.
Antoinette fit un geste de prière, et vint s'asseoir près de sa tante, lui montrant son doux visage pâli par les soucis.
—Tante, je vous en prie, n'accusez pas mon père... Ce qu'il a fait, c'était pour le bien. Il a poursuivi des chimères, il s'est livré à des espérances folles, mais il n'avait qu'un but, nous enrichir et augmenter notre luxe... Il est, lui, sans besoins, vous le savez, et le petit château de Saint-Maurice lui paraîtra un palais, si nous y sommes tous à ses côtés.
—Eh! je sais bien qu'il a un cœur d'or... Mais il ne peut pas payer avec, malheureusement! Et les créanciers que nous avons à nos trousses ne nous laisseront pas de répit... Malézeau a vu Carvajan et l'a trouvé dur et âpre comme à son habitude... Nous devons nous attendre à tout! Ma fille, c'est à se damner!... Si nous ne trouvons pas, d'ici à la fin de la semaine, un expédient pour gagner du temps, il va falloir sauter le pas... Nous verrons l'huissier dans les salons de Clairefont, et on nous mettra à la porte de la maison des ancêtres... Qu'est-ce que M. de Croix-Mesnil va penser de ça?
—Ce n'est pas de lui que je m'inquiète, tante, dit Antoinette avec un sourire. Je le connais... Il m'épouserait aussi volontiers pauvre que riche... Et si je l'aimais...
—Tu ne l'aimes donc pas? s'écria Mlle de Saint-Maurice d'une voix terrible. Comment! voilà près de deux ans qu'il te fait la cour!...
—Je le juge charmant, tante, reprit la jeune fille avec une douce mélancolie, mais il n'est pas l'homme qu'il faut épouser, lorsqu'on doit n'avoir pour tout bonheur que la tendresse de celui auprès duquel on est destinée à vivre. Vous le savez bien, et vous me l'avez dit un jour vous-même... Il est correct et un peu froid, capable de toutes les délicatesses, et accessible à tous les nobles sentiments. Mais il n'aura jamais les grandes initiatives des esprits d'élite, et les ardents dévouements des âmes passionnées. Accepter de devenir sa femme, pour le voir risquer d'être entraîné dans notre ruine, avec la certitude qu'il n'aura ni l'énergie ni le talent de triompher des difficultés qui nous entourent?... Non, tante, ce ne serait pas généreux, ce ne serait pas digne, et je ne dois pas y consentir.
—Le fait est, le pauvre garçon, que s'il avait à se «débarbouiller» avec Carvajan, il ferait triste mine! Ah! si j'avais, comme dans les contes de fées, le pouvoir de lui donner du génie... mais un vrai génie sérieux et pratique, pas comme celui de ton père! Avec quel plaisir je le verrais s'attaquer à ce vieux «schismatique» de maire!... Oh! rendre à ce scélérat tout le mal qu'il nous a fait, le combattre avec ses propres armes, triompher de lui, et en rire tout notre content!... Non, vois-tu, je ne sais pas ce que je donnerais pour ça!