La tante Isabelle agita sa tête avec violence, fit quelques pas dans la chambre, puis, s'asseyant en face de sa nièce:

—Pourquoi ton frère n'est-il pas aussi délié d'esprit qu'il est vigoureux de corps!... C'est lui qui se serait attaqué au maire, et qui lui aurait fait toucher les épaules!... Mais il n'entend rien aux affaires... Il est comme ton père et comme moi... Et je vois bien que c'est encore toi, ma fille, qui es la plus forte tête de la famille... N'importe! Singulier temps que celui où un Carvajan peut tourmenter un Clairefont, et où il n'y a pas d'autre aide, d'autre secours à attendre que de soi-même... Autrefois, on serait allé trouver le roi, et en un tour de main l'affaire aurait été arrangée... Aujourd'hui, rien!... Si la balance penche, c'est du côté de ces drôles, et toutes les grâces sont pour eux... Plus ils sont scélérats, plus ils sont sûrs d'être favorisés. Ma pauvre enfant, tu le vois, nous n'avons pour nous aucune chance, et il faut nous résigner.

—C'est ce qu'il y aura de plus facile, tante; et nous ne changerons guère d'existence. Comment vivons-nous depuis deux ans ici? De la façon la plus misérable. Nous sommes, tous les quatre, perdus dans ce grand château froid et silencieux. Nous nous y cherchons tristement. Or, la pauvreté est cent fois plus pénible dans une demeure faite pour le luxe, que dans une modeste maison. C'est à Clairefont que je suis née, que j'ai grandi, et que j'ai souffert. Mille liens m'attachent à cette terre. Mais je les romprai sans regrets si nous devons trouver ailleurs le repos et la sécurité de la vie. Que mon père soit calme et libre, que sa vieillesse soit à l'abri des agitations et des soucis, que nous sortions des difficultés de l'heure présente, avec notre nom intact, et, je vous le jure, je n'aurai pas une larme pour le passé brillant, je n'aurai que des actions de grâces pour le présent humble et heureux.

—Et tu resteras fille?

—Et je resterai fille, ma foi oui, tante, comme vous. Nous finirons, toutes les deux, par avoir le même âge, nous nous créerons des manies, nous jouerons aux cartes, nous mettrons des petits bonnets à rubans très jeunes, nous ferons des confitures. Papa nous racontera ses inventions, qu'il n'aura pas le moyen de réaliser, et nous les admirerons sans arrière-pensée, puisqu'elles ne coûteront plus rien... Et, comme nous trouverons toujours bien à Saint-Maurice de quoi nourrir un cheval, quand il fera beau et que nous aurons été très sages, nous courrons les bois en voiture avec Robert... Allons, riez, tante! Il se rencontrera encore de bons jours pour nous... Avec de la philosophie on s'accommode de tout dans la vie. Et quand on est avec ceux qu'on aime, de quoi peut-on se plaindre?

La vieille fille se dressa en pied, elle ouvrit ses longs bras, et, saisissant sa nièce par les épaules, elle la serra avec force sur sa poitrine osseuse.

—Chère enfant du bon Dieu! s'écria-t-elle avec attendrissement, oui, partout où tu seras il y aura du bonheur. Tu es notre lumière, notre rayon... Sans toi, qu'est-ce que nous deviendrions? Va, tu as raison, n'épouse pas ton dragon... Avec nous tu seras pauvre, mais, au moins, tu resteras libre... Avec lui tu serais un peu plus riche, mais tu ne t'appartiendrais plus! Et ce serait un désastre! Je suis une abominable égoïste, je ne pense qu'à moi quand je t'encourage dans tes idées d'indépendance... Mais, me blâme qui voudra: tu es ma vivante excuse.

Elle tenait entre ses vastes mains la tête de la jeune fille et la contemplait avec adoration. Dans le désordre de ses cheveux, avec son teint rosé, ses yeux bleus, sa bouche tendre et son air de candeur fière, Antoinette rappelait ces charmantes figures de Greuze, pleines à la fois de grâce pudique et de coquette innocence. Ses bras nus sortaient des manches de son peignoir, et, au bas de la jupe tuyautée, dans une petite mule de satin, apparaissait le bout d'un pied mignon qui s'agitait léger, comme un oiseau prêt à s'envoler.

—Ne vous adressez pas de reproches, tante, dit Antoinette, en se détournant un peu, vous n'aurez pas influé sur ma volonté... Ma décision est prise, depuis longtemps déjà, et je n'attends qu'une occasion pour la faire connaître à M. de Croix-Mesnil... C'est un galant homme, ne craignez rien, il comprendra mes raisons, et restera notre ami. Quant à mon père, le mieux est de ne lui rien dire. Aujourd'hui surtout! Laissons passer la fête. Et demain, s'il y a lieu, nous tiendrons conseil de famille.

—Espérons que rien de fâcheux n'aggravera la situation, dit la tante de Saint-Maurice. J'ai de mauvais pressentiments... Et rarement ils m'ont trompée...