Mlle de Clairefont agita lentement sa tête pensive.
—Nous prierons le bon Dieu de nous épargner un surcroît de tristesse. Il ne peut vouloir nous accabler. Mais si c'est son dessein...
—Alors, je souhaite que ce soit moi seule qu'il frappe, s'écria la vieille fille, avec une ardeur de dévouement qui fit monter des flammes à son visage, et que vous, mes chers enfants, vous soyez épargnés.
Une bouffée d'air plus vif apporta aux deux femmes le son de la cloche de l'église qui tintait dans l'éloignement.
—Voici le premier coup de la messe, dit la tante Isabelle, et je n'ai pas encore commencé à me coiffer... Je me sauve... À tout à l'heure...
Et, gagnant la porte du couloir en deux enjambées, elle disparut comme un tourbillon.
La tante de Saint-Maurice n'était jamais longue à se «mistifriser», comme elle disait. Et du château à l'église, on ne comptait pas cinq minutes de marche. Le curé n'avait pas fini de faire solennellement le tour de la nef en donnant la bénédiction, que Mlle de Clairefont, suivie de sa tante et de M. de Croix-Mesnil, avait gagné sa place et s'était mise à prier. Rien ne vint la distraire, tout se passa avec la régularité habituelle. Le fils du bedeau, qui servait la messe, se moucha avec un éclat irrespectueux pendant l'élévation, et reçut de son père, qui chantait au lutrin, un coup d'œil furibond, avant-coureur de terribles taloches. Mlle Bihorel, la sœur du curé, frappa de petits coups secs, sur son prie-Dieu, avec son paroissien, pour indiquer aux enfants de l'école le moment de se lever ou de s'asseoir. Le profond soupir que poussa Pascal en découvrant M. de Croix-Mesnil ne parvint pas jusqu'aux chastes oreilles d'Antoinette, et le bruit des pas de celui qui l'adorait n'éveilla aucun écho dans sa pensée. Elle demeura calme et recueillie jusqu'au moment où sa tante, lui poussant légèrement le coude, murmura ces paroles: Prépare-toi pour la quête... La jeune fille ferma son livre, leva la tablette de son prie-Dieu, et prit l'escarcelle de velours, sur laquelle, fanées, se distinguaient les armes de Clairefont.
Le bedeau, sa canne de baleine à pomme d'argent à la main, s'approcha d'elle avec une profonde révérence. Antoinette, sortant de son banc, s'avança vers le chœur. Tout en marchant, il lui semblait que la bourse qu'elle tenait à la main n'était pas vide, et qu'un léger bruissement métallique s'y faisait entendre. Étonnée, elle desserra les cordons de soie, et, avec une surprise qui lui fit monter le rouge au visage, elle vit, sur le fond de chagrin noir, briller cinq pièces d'or.
Très troublée, elle parvint devant l'autel, s'inclina, puis commença à quêter. Les centimes et les sous tombaient dans l'escarcelle, recouvrant les louis mystérieux, et, inconsciente, la jeune fille continuait à parcourir les bancs, murmurant machinalement les paroles habituelles: Pour les pauvres, s'il vous plaît... Et tout en marchant, elle pensait: Qui donc est venu ce matin dans l'église et a généreusement fait cette charité anonyme? Elle jeta vivement les yeux autour d'elle, sondant du regard les coins obscurs. Mais elle ne découvrit que les figures familières des paysans des environs. Pascal était déjà loin.
Antoinette, jusqu'à la fin de la messe, se montra distraite. Son livre resta inutile dans ses mains, elle ne songea pas à lire ses prières. Elle resta les yeux fixés sur un grand vitrail donné par son arrière-grand-père et représentant la lutte de Jacob avec l'ange. Le fils d'Isaac serrait dans ses bras vigoureux son céleste adversaire qui lui échappait d'un coup d'aile. Au bas, le peintre avait tracé cette inscription en caractères gothiques: Ainsi l'homme attaché à la terre s'efforce de conquérir le ciel.