—La tendresse d'un enfant pour son père ne doit pas connaître de limites, répondit la jeune fille avec exaltation. Mais, pour que vous montriez tant d'insistance, il faut que vous n'ayez rien remarqué, rien compris de ce qui se passe ici? Vous n'avez donc pas vu, depuis deux ans, la ruine s'étendre plus profonde et plus irréparable chaque jour dans notre maison? La lugubre comédie qui se joue depuis tant de mois, sous les yeux de mon père, vous a donc échappé? À force de sacrifices, nous avons fait face à tous les besoins. Mais, aujourd'hui, c'est fini. Les derniers restes de notre fortune ne nous appartiennent pas: on peut demain nous expulser d'ici... Nous nous y attendons, car celui qui nous poursuit se montrera inflexible... Cet effondrement, mon père ne le soupçonne pas encore. Il eût été inutile de lui montrer le résultat de ses fautes, puisqu'il était incapable d'y remédier... C'est un vieil enfant que nous avons gâté, exagérément peut-être, mais qui mourrait si nous n'étions pas là pour le faire vivre dans une atmosphère de bonheur factice... Vous le voyez, j'ai charge d'âme... Pouvais-je consentir à vous faire partager ma servitude?

—C'est pourtant ce que j'aurais voulu, et ce que je veux encore. Vous êtes pauvre, eh bien, je suis riche pour deux... J'aimerai votre père autant que vous l'aimez vous-même... Il aura un fils de plus pour le choyer et le servir... Avec ce que je possède, nous rétablirons ses affaires, et nous relèverons votre fortune ébranlée.

—Jamais! s'écria Mlle de Clairefont. Ah! voilà ce que je craindrais par-dessus tout! Vous ne connaissez pas l'égoïsme inconscient de l'inventeur!... Convaincu de l'excellence de sa découverte, il n'hésite pas à sacrifier tout à un avenir chimérique... Mon père a jeté de l'or dans ses creusets, et qu'a-t-on retrouvé? Des cendres! Vous entraîner avec nous? Je me le reprocherais comme un crime. Nous avons le droit de nous faire tout le tort possible à nous-mêmes; mais permettre qu'un étranger devienne victime de nos erreurs, cela, je n'y consentirai pas!

—En me repoussant, vous me faites bien plus de mal, vous le savez... Mais si vous ne songez pas à moi, au moins songez un peu à vous... Qu'allez-vous devenir?

Antoinette demeura un instant pensive. Elle parut réfléchir une fois encore à la grave détermination qu'elle devait prendre. Libre de se décider, elle avait entre les mains le sort de sa vie entière. D'un côté, le célibat, et l'existence à jamais désenchantée. De l'autre, le mariage, et toutes les promesses de l'avenir. Elle n'hésita pas, et, montrant à M. de Croix-Mesnil un visage rayonnant d'une paisible sérénité:

—Je vais devenir une vieille fille...

Et comme le jeune homme ouvrait la bouche pour supplier encore:

—Plus un mot, je vous en prie... Soyez généreux, n'augmentez pas mes peines, en me découvrant plus complètement les vôtres. Je garderai de vous le plus tendre souvenir... Mais vous, maintenant, votre devoir est de m'oublier... Je vous rends votre parole... Partez demain et allez tout dire à votre père... Il approuvera, j'en suis sûre, mes scrupules, et vous encouragera à l'obéissance que je vous demande.

—Et qu'il m'est impossible de vous promettre... N'exigez pas de moi plus que je ne puis raisonnablement faire... Avez-vous pu penser que je consentirais à m'éloigner et à ne plus vous revoir?

—Je ne l'ai pas pensé, et j'ai même espéré que votre amitié me dédommagerait de tout ce que je perds en renonçant à être votre femme.