—Vous savez qu'il est question pour elle du «jeune homme» à M. Carvajan?...

—Laissez donc!... Elle n'est pas assez riche... Le maire de La Neuville a des mille et des cents... Il voudra une demoiselle de Paris!... Eh! justement, le voici avec son fils.

Pourtois s'était élancé au-devant de son patron, bousculant tout le monde, et lui faisant les honneurs avec un empressement courtisanesque. Il avait voulu le conduire à la tribune des autorités. Mais le banquier, plus sombre que de coutume, avait écarté le gros homme et, prenant le bras de Pascal, qui marchait derrière lui, il avait affecté de se confondre dans la masse des assistants.

—Tout à l'heure, Pourtois. C'est bon, mon ami, ne vous occupez pas de moi... Je désire faire un tour avec mon fils... Il sera toujours temps d'être en représentation officielle...

Et il avait laissé le poussah tout décontenancé. Il se proposait de bien affirmer, sous les yeux de Pascal, l'importance qu'il possédait maintenant. Il prétendait lui faire compter les courbettes et les génuflexions auxquelles condescendaient les gens les plus considérables du pays. Il voulait enfin se manifester à lui dans toute la redoutable grandeur de son omnipotence.

—Il faut, mon cher enfant, que tu refasses connaissance avec tous ceux que tu as perdus de vue depuis dix ans. Il ne convient pas que tu te tiennes à l'écart avec l'air d'un sauvage. Montre, je t'en prie, un gracieux visage à tous ces anciens amis, qui se souviennent de ta mère et qui te parleront d'elle...

Le cœur de Pascal se serra à ces mots, et le pâle visage de la morte passa devant ses yeux. Elle, la pauvre femme reléguée au fond de cette sombre maison, où elle avait langui étiolée et mélancolique, comme une fleur sans jour et sans air, elle, des amis qui avaient gardé son souvenir? Dérision amère, ou plutôt audace incroyable! Carvajan avait-il donc si bien oublié le passé, qu'il pût, sans crainte d'évoquer dans l'esprit de son fils des pensées dangereuses, parler de cette martyre? Des amis, ces hommes et ces femmes qui s'agitaient autour de lui, endimanchés, prétentieux, lourds, grotesques, choquant toutes les délicatesses de son esprit cultivé? Quel lien pourrait jamais exister entre lui et ces gens-là?

En passant, son père les lui présentait et, avec complaisance, énumérait les qualités et les titres de chacun, soupesant les fortunes et évaluant les influences. Toutes les mains se tendaient vers le Maire et si, dans les yeux de quelques-uns, Pascal devinait une secrète contrainte, l'empressement apparent de l'accueil trahissait plus complètement la dépendance dans laquelle le tyran de La Neuville tenait tous ses sujets.

Accentuant sa rudesse et sa froideur, Carvajan le prenait de plus haut avec les riches et les importants. Il éprouvait un plaisir raffiné à faire peser sa lourde main sur les chefs des plus considérables familles terriennes de la contrée. Et, malgré lui, le jeune homme ne pouvait se défendre d'admirer l'orgueil de ce parvenu qui, parti de si bas, dominait maintenant tous ceux qui le dédaignaient autrefois. On l'entourait, on le flattait, on le patelinait.

—Cher monsieur Carvajan!... Quel aimable jeune homme que monsieur votre fils!... Est-ce que nous n'aurons pas le bonheur de vous posséder un de ces jours?... Vous savez que chez nous, vous êtes chez vous...