Le banquier ne s'arrêtait dans aucun groupe, continuant gravement sa marche triomphale, avec l'air d'un souverain qui passe en revue les dignitaires de sa cour et s'offre à l'adoration universelle. Cependant, arrivé devant les Dumontier et les Leglorieux, il fit une pause et manifesta quelque amabilité. Son cortège l'avait entouré et, dans ce coin de la salle de danse, on se bousculait, tandis que partout ailleurs on circulait à l'aise. Carvajan, ayant jeté sur ses courtisans un regard hautain, se tourna vers Pascal.
—Il me semble que nous sommes un peu serrés, dit-il. Et pour la première fois de la soirée, sa lèvre eut un pli qui pouvait passer pour un sourire.
—N'est-ce pas ainsi partout où vous êtes, mon cher Carvajan? s'écria avec adulation le père Leglorieux.
—Parbleu! si tous ses futurs électeurs étaient ici, ce serait bien autre chose, ajouta le beau-frère Dumontier.
—Il faudrait alors, pour les contenir, la place de la mairie... Et encore!... insinua Fleury qui arrivait. Mesdames, Messieurs, votre serviteur bien humble... Pourtois... une chaise pour M. le maire... Vous êtes là comme un extatique à le considérer, et vous ne pensez seulement pas à le faire asseoir.
Le poussah s'élança avec une vélocité extraordinaire et revint portant un siège.
Fleury, rasé de frais, ses cheveux bourrus enduits d'une pommade qui les faisait briller comme des fils de fer, sa chemise déjà fripée et sa cravate blanche roulée en corde, parut plus repoussant encore dans sa toilette de cérémonie. Il souriait de ce sourire affreux qui découvrait ses dents noires, et s'efforçait d'attirer l'attention de Pascal, immobile et silencieux.
—Eh! eh! il va falloir, en fait d'électeurs, penser aux élections qui approchent, reprit Dumontier aîné. Le renouvellement du Conseil général tombe cette année, et je suppose que nous allons nous entendre pour ne pas nous laisser rouler comme nous l'avons encore été il y a sept ans.
—Sauf votre respect, monsieur Dumontier, dit Pourtois, qui se hasarda à prendre la parole... si M. le maire veut se porter cette fois je réponds de l'affaire... J'ai Clairefont, Couvrechamps, La Saucelle et Pierreval dans la main... sans parler des faubourgs de La Neuville. Tondeur apportera les voix des gens de la forêt... Quant à la vallée, c'est votre affaire à vous et à M. Leglorieux... Tenons-nous bien, et nous aurons une belle majorité... C'est moi qui vous le dis... Et on sait que je m'y connais... Le vieux hibou de là-haut n'a plus qu'à dénicher!
La voix de crécelle du poussah monta de deux tons, et passa à l'aigu sur cette affirmation insolente...