—C'est ce que tu verras....

—Clémence, prends garde...!

Les yeux de la jeune femme étincelèrent de fureur, elle se dirigea vers la sonnette, mais avec tant de précipitation que ses pieds s'embarrassèrent dans les plis de sa robe. Pierre eut le temps de la retenir par le bras:

—Tu me menaces, chez moi, cria-t-elle. Eh bien, je le prendrai, ton Jacques.... Oui, je le prendrai, rien qu'à cause de toi!

Le peintre, d'un geste de dégoût, la repoussa si brusquement qu'elle alla tomber sur le divan. Il prit son chapeau et d'une voix étouffée:

—Infâme créature! J'aimerais mieux mourir, maintenant, que de m'approcher de toi! Va! continue ton ignoble existence! Peu m'importe! Je ne te reverrai jamais!

Il ouvrit la porte d'un coup de poing, comme s'il voulait user, contre les choses, une colère qu'il n'avait pas pu assouvir contre les êtres, et, d'un pas rapide, il sortit dans le jardin. Il entendit, derrière lui, la sonnerie électrique retentir sous la pression d'une main irritée, le pas du domestique glisser vivement sur le dallage du vestibule, et la voix rageuse de Clémence qui criait des ordres. Il ne s'arrêta pas pour écouter. Il était emporté par une exaspération qui lui donnait des envies de meurtre. Il s'était sauvé pour ne pas céder à la tentation de frapper Clémence. Et, à l'air libre, sous le ciel rempli d'étoiles, au milieu de la nuit qui sentait bon, rafraîchi par le vent de la mer qui passait dans les orangers en fleurs, il commençait à éprouver une grande honte. Était-ce possible que, pour cette fille, il eût, depuis un an, fait toutes les folies qui lui revenaient, misérables, à la mémoire; qu'il eût subi toutes les humiliations dont il percevait plus vivement l'amertume? Après avoir dépensé tout ce qu'il possédait pour soutenir le luxe de Clémence, il s'était endetté auprès de ses amis; Son talent, énervé par une vie de plaisir absurde, s'était refusé à la production, et il avait passé des jours entiers, dans son atelier, à rêver des tableaux qu'il ne trouvait pas le courage d'entreprendre. Heures mortelles, écoulées dans le doute et l'inquiétude à se demander si la faculté créatrice n'était pas morte en lui, et si, de sa vie, il pourrait recommencer virilement à travailler. Et tout cela, pour cette coquine qui le trompait! Vraiment il était trop bête, elle avait raison de le mépriser, et c'était une chance inespérée pour lui qu'elle eût pris le parti de le renvoyer.

Il se sentait, en cet instant, maître à nouveau de sa destinée. Il était délivré de la goule qui avait desséché son cerveau, en même temps qu'elle torturait son coeur. Il redevenait lui-même, et il allait prouver, par des oeuvres, qu'il n'était pas fini, comme on commençait à le dire.

—Oui! oui! elle verra ce que je vais faire, maintenant que je suis débarrassé d'elle. Avant un mois, elle me regrettera, sinon par amour, au moins par vanité!

Il marchait, en roulant ces pensées dans sa tête, sur la route de Vintimille, et longeait la mer. Il avait fait, sans s'en apercevoir et emporté par son agitation, beaucoup de chemin. Les lumières de Monaco s'étaient perdues dans la nuit, et il était seul, au bas d'une falaise à pic. A ses pieds, s'étendait la plage, sur les rochers de laquelle les flots se brisaient avec un bruit monotone. Quelques nuages, courant au large, cachaient, par moments, la lune, et tout devenait sombre. Pierre s'assit sur une butte de sable, au revers du chemin, et, dans le calme profond qui l'entourait, il songea.