—Eh bien! la dame du portrait est Mlle Clémence Villa. Elle est petite, brune, a des yeux noirs, de très belles dents, une exécrable réputation, et fort peu de talent. Malgré cela, ou à cause de cela, elle a beaucoup de succès. Veux-tu connaître son âge? Vingt-quatre ans, ou environ. Sa patrie? La belle Italie, pays du vermouth et de la mortadelle. Ses opinions? Partageuse, sinon pour l'argent, du moins pour le coeur... Mais tu me fais dire des bêtises. Voilà ce que c'est que de causer avec les enfants! Le portrait est beau, que cela te suffise, et la réputation de Pierre n'y perdra pas.

On parla d'autre chose, mais l'impression pénible subie par Juliette persista. Elle pensait, malgré elle, à cette femme qu'elle ne pouvait se défendre de juger mauvaise, et elle avait le soupçon qu'elle était aimée de celui à qui elle servait de modèle. Elle se dit: C'est elle qui l'a détourné de moi. C'est depuis qu'il la connaît que nous ne le voyons plus. Il a honte de venir.

En ses naïves inductions, Juliette n'était pas très loin de la vérité. Pierre, dans la maison de Mme de Vignes, éprouvait maintenant de la gêne. Il se sentait observé par la soeur de son ami. Sa conscience n'était pas tranquille et lui reprochait de s'être trop promptement dérobé, après s'être trop inconsidérément avancé. Il se jugeait blâmable, et se devinait blâmé. Il en conçut un mécontentement qui l'éloigna de celle qu'il respectait trop pour pouvoir, maintenant, songer à l'aimer. Il pensait: Tu t'es conduit, mon garçon, comme un véritable drôle, tu as risqué de troubler le coeur de cette enfant, pour satisfaire un commencement de caprice, puis tu as changé de sentiments et d'idées, au gré du premier chien coiffé que tu as rencontré. Va avec les coquines, tu n'es digne que d'elles, et vous êtes faits pour vous entendre. Un toqué, avec des dévergondées, c'est bien l'assemblage qu'il faut. Vis dans la fièvre d'une fausse passion, échauffe-toi l'esprit dans de malsaines ivresses, confine-toi dans la grossièreté de tes amoureuses de rencontre.

N'aspire plus à la pureté, à la douceur, à la joie de la chaste et sainte tendresse; ne recherche plus la blancheur, la fraîcheur de la jeune fille. La neige, que nul n'a foulée, n'est point pour toi, tu lui as préféré la boue, piétinée par tout le monde.

Et, pour se conformer à la règle de conduite que son amer pessimisme lui imposait, le peintre se jetait plus ardemment dans le plaisir, se préoccupant d'autant moins de modérer les excès de Jacques, qu'il partageait à présent ses folies. Mais ce qui n'était qu'un sujet de trouble moral, pour l'un, était, pour l'autre, une grave cause d'affaiblissement physique. Si Pierre traversait, sans s'y consumer, l'enfer dévorant de la vie à outrance, Jacques, moins bien trempé, y usait ses forces et y épuisait sa vie. Laurier semblait de fer: il menait tout de front, le plaisir et le travail. Après les nuits les plus folles, on le trouvait à son atelier, la palette à la main, comme s'il sortait de son lit reposé par huit heures de sommeil. Une vibration plus métallique de sa voix, une fébrilité plus active de ses gestes, trahissaient seules la fatigue. Et, le soir, il était prêt à recommencer.

Jacques, lui, le dos plus voûté, la poitrine plus creuse, l'oeil plus cave, portait, dans toute sa personne, les traces effrayantes d'un anéantissement chaque jour plus complet. Sa mère essayait de le ramener près d'elle, de l'arracher à son existence meurtrière. Il promettait de venir, de se reposer, de rompre avec ses habitudes, ses amitiés, son train de plaisir. Il ne le pouvait pas, et, avec un désespoir profond, Mme de Vignes voyait le fils suivre, comme le père, la route dont toutes les étapes, bien connues d'elle, étaient marquées par des tristesses, et dont le but était la prompte et implacable mort.

Cependant l'ouverture du Salon avait eu lieu, et, sourdement travaillée par une âpre curiosité, Juliette avait demandé à sa mère de l'y conduire. La peinture moderne ne l'intéressait que médiocrement. Ce qui l'attirait, avec une puissance troublante et invincible, c'était ce portrait de Clémence Villa, dont les études avaient concordé d'une façon fatale avec le changement d'attitude de Pierre Laurier. Accompagnée par sa mère, qui ne se doutait guère des sentiments qui la faisaient agir, Mlle de Vignes parcourut, d'un pas rapide et indifférent, les salles où s'étalaient, dans leur froide médiocrité, des milliers de toiles inutiles. Elle allait, sans s'arrêter, cherchant le seul tableau qui comptât pour elle.

Brusquement, elle resta immobile, saisie: devant elle, au fond de la salle, à vingt pas, dans son cadre noir, un portrait de femme petite, brune et pâle, s'était emparé de son regard. D'un coup d'oeil, sans l'avoir jamais vue, elle l'avait reconnue. C'était elle, il ne pouvait y avoir d'erreur; nulle autre n'aurait eu cette beauté, fatale et presque méchante, qui donnait froid à l'âme. Juliette fit un effort, et, rompant un cercle d'admirateurs arrêtés devant la cimaise, elle s'approcha.

Sa mère, entraînée par elle, regarda le portrait avec tranquillité et d'un ton satisfait:

—Tiens! c'est le tableau de Pierre Laurier... Oh! il est vraiment très remarquable!...