Juliette pâlit un peu. Ce que sa mère venait de dire, elle le pensait, au même instant, avec une profonde douleur. Oui, elle était remarquable cette oeuvre, et le talent du peintre ne s'était jamais élevé aussi haut. Dans les fines lumières de la tête, coiffée d'un chapeau à grandes plumes, dans le coloris chatoyant des épaules, sortant d'un ravissant costume Louis XVI, dans la pose provocante de la main, appuyée sur une haute canne, dans le rayonnement des yeux et dans le charme du sourire, l'inspiration d'un coeur amoureux se trahissait. Celui qui avait vu cette femme si belle et qui l'avait reproduite avec une si chaude passion, était follement épris. Et sa grâce voluptueuse faisait tout comprendre, si elle ne faisait pas tout excuser.
Des larmes montèrent aux yeux de la jeune fille, et son coeur battit à l'étouffer. Dans la foule qui admirait, prononçant tout haut le nom du peintre et celui du modèle, Mlle de Vignes souffrit affreusement. Deux jeunes gens, campés devant le portrait, tout près d'elle, et qui ne se souciaient point de n'être pas entendus, conclurent leurs éloges par ces mots:
—Du reste, il est son amant...
Juliette rougit, comme si on l'avait insultée, et, tremblante à l'idée qu'elle pourrait écouter d'autres paroles qui éclaireraient plus cruellement le mystère dont elle était, à la fois, curieuse et révoltée, elle entraîna sa mère vers la salle voisine.
A compter de ce jour, elle devint plus grave, avec une nuance de mélancolie, qui ne frappa point Mme de Vignes. Les deux femmes n'avaient que trop de motifs de chagrin, et Juliette aurait plus étonné sa mère par de la gaieté que par de la tristesse. L'été s'était écoulé dans l'isolement de la campagne: Jacques continuant dans les villes d'eaux, à Trouville, à Dieppe, son existence de plaisir, et faisant, à de plus longs intervalles, des apparitions chez sa mère; Pierre devenu tout à fait invisible, mais livré à une production acharnée, que révélait l'apparition fréquente de nouvelles toiles signées de lui chez les marchands de tableaux. Jamais temps ne parut plus long et plus triste que celui qui se passa, pour les deux femmes, de juin à octobre. Elles eurent le loisir de penser à tout ce que la vie leur préparait de soucis pour l'avenir.
La saison était magnifique, le ciel n'avait pas un nuage, et il faisait une chaleur délicieuse. Le soir, la mère et la fille parcouraient le jardin, en regardant les étoiles s'allumer dans la nuit claire. Et le calme des choses offrait, avec l'agitation de leur esprit, un contraste douloureux. Elles se promenaient, à côté l'une de l'autre, sans parler, car elles voulaient se dissimuler leurs peines, marchant dans l'obscurité qui cachait la contraction de leur visage. Une sensation de vide profond les entourait. Les deux êtres qui, pour elles, comptaient seuls dans le monde étaient loin, et rien ne les intéressait plus. Le charme d'une nature splendide leur échappait. La douceur du vent, chargé des parfums de la terre, la pureté du ciel mystérieux, le murmure des feuilles agitées sur leur tête, tout ce qui les aurait ravies, si, pour partager leurs impressions, elles avaient eu, auprès d'elles, le cher absent, les laissait froides et lassées. Et chaque jour, chaque soir, le même ennui pesait sur elles, invinciblement.
Juliette se développait beaucoup, elle avait encore grandi et son visage était devenu charmant. Elle avait dix-sept ans, et sa gravité faisait d'elle une véritable femme. Sa mère prenait plaisir à la parer. La partialité, qu'elle avait toujours eue pour son fils, ne l'aveuglait pas assez pour l'empêcher de remarquer la grâce épanouie de sa fille. Elle lui dit un jour, après l'avoir regardée longuement:
—Tu deviens vraiment gentille!
Juliette eut un fugitif sourire, et hocha la tête sans parler. A quoi bon sa beauté! Celui, par qui elle eût voulu être admirée, n'était pas là.