L'automne venait de commencer, lorsqu'une grave nouvelle ramena brusquement Mme de Vignes à Paris. Son fils, après avoir lutté follement contre un affaiblissement sans cesse en progrès, était tombé brusquement. Il avait été pris de vomissements de sang, et, mourant, on l'avait transporté chez sa mère. L'angoisse coupa court aux rêveries de la jeune fille. Elle adorait son frère et, venue sans retard avec sa mère, elle avait été épouvantée de l'état dans lequel elle le trouvait. A peine eut-il la force de se soulever, quand elles entrèrent dans sa chambre. Du beau Jacques, il ne restait qu'un fantôme. Une consultation de médecins, immédiatement provoquée, ordonna le départ immédiat pour le Midi, et, dès la fin de novembre, dans la villa baignée par la mer bleue, abritée par le bois de pins et de genévriers, au milieu des rochers rouges, la famille de Vignes s'était installée.
Là, Jacques s'était remis. La jeunesse a des ressources puissantes. La chaleur, la lumière, la régularité de l'existence, avaient exercé leur salutaire influence, et si le malade ne s'était pas complètement guéri, au moins avait-il repris assez de force pour qu'il fût permis de ne plus désespérer. Il allait pâle, voûté, chancelant, ébranlé par les accès d'une toux cruelle. Mais il vivait. Et s'il voulait beaucoup se surveiller, il pouvait ainsi vivre longtemps. Ce n'était cependant pas assez pour Jacques d'avoir obtenu ce résultat, et le soulagement apporté à sa maladie ne le satisfaisait point. Avec les forces, les désirs étaient revenus, et l'impossibilité de les contenter lui causait une irritation qui s'épanchait en paroles amères, en violentes récriminations. Sans cesse, dans son esprit aigri, un parallèle se faisait entre ce qu'il avait été et ce qu'il était maintenant. Sa débilité actuelle lui paraissait insupportable comparée à son activité passée, et il ne se servait de ses énergies renaissantes que pour se plaindre et maudire. Aucune résignation, aucune douceur; une lamentation continuelle, une envie irritée.
L'arrivée de Pierre Laurier avait cependant fait une diversion heureuse à ses ennuis. Il s'était senti plus vaillant et moins découragé, en compagnie de son ami. Tout ce qui le laissait indifférent et lassé avait recommencé à avoir de l'attrait pour lui. Il ne restait plus, tout le jour, étendu sur sa chaise longue, ou enfoncé dans sa guérite d'osier sur la terrasse. Il marchait, sortait en voiture, pendant les heures chaudes du jour. Et la distraction influait favorablement sur sa santé. Il se montrait moins sombre, consentait à recevoir des visiteurs et n'avait pas repoussé l'offre que lui avait faite le peintre, d'amener à la villa un médecin russe très bizarre, réputé un empirique par ses confrères, mais célèbre par des cures extraordinaires.
Le docteur Davidoff, installé à Monaco avec son ami le comte Woreseff, était le fils unique d'un marchand de grains d'Odessa, mort dix fois millionnaire. Il avait donc pu suivre sa fantaisie, dédaigner la clientèle, étudier à son aise l'humanité dans ses maux physiques et ses misères morales. Il avait pris sur l'imagination de Jacques une très prompte autorité. Sa prétention était de rendre la confiance à ceux qu'il soignait, assurant qu'il en résultait un bien-être immédiat.
—Ayez la conviction que vous guérirez, disait-il à Jacques, et vous serez déjà à moitié tiré d'affaire. La nature se chargera de faire le reste. Elle ne demande qu'à aider les malades, encore faut-il qu'ils ne s'abandonnent pas eux-mêmes. J'ai vu des miracles opérés par la volonté et la foi. Les effets des eaux de la Salette et de Lourdes, dans votre pays, n'ont pas d'autre cause. La vertu du breuvage est dans l'âme de celui qui le boit. Ayant la certitude que l'eau sainte agira sur lui, il ressent déjà le bien espéré. C'est pourquoi il est inutile d'envoyer les incrédules à ces pèlerinages curatifs, de même qu'il ne faut pas faire assister les sceptiques à des séances de spiritisme. Ils ont, en eux-mêmes, des forces qui réagissent contre les efforts des adeptes, et qui neutralisent les fluides. Jamais les expériences, dans de telles conditions, ne réussissent. De même, jamais le mystérieux travail de la nature, tendant à la guérison, ne se produira favorablement dans un organisme affaibli par la crainte et abattu par le doute. Jésus, qui fut un des grands thaumaturges de l'antiquité, disait à ceux qui lui demandaient de les guérir: «Croyez.» En effet, tout est là.
Ces théories, développées curieusement par le médecin russe, avaient d'abord intéressé Jacques, puis, peu à peu, leur germe subtil s'était glissé dans son esprit et y avait acquis un singulier développement. Il y avait des heures où le malade retrouvait l'espoir et se disait: Pourquoi, en somme, ne guérirais-je pas? Il découvrait, dans sa mémoire, des exemples de sauvetages prodigieux. Des affections, beaucoup plus avancées que la sienne, arrêtées d'abord et ensuite disparues, sans même laisser da traces. Et ceux qui en avaient été atteints, menant l'existence libre et joyeuse, comme les plus vigoureux et les mieux dispos. Oh! vivre, aller, venir, sans contrainte, sans inquiétude, se livrer à sa fantaisie, ne plus redouter le plaisir. Échapper aux gardes-malades, aux médecins, mépriser les précautions, s'affranchir des ménagements, pouvoir être imprudent tout à sa guise! Quel rêve! Et pourrait-il jamais le réaliser? En désirant si ardemment la guérison, il n'avait qu'un but: recommencer les folies qui l'avaient réduit à cet état misérable. Lorsqu'il se laissait aller devant Pierre à ses regrets et à ses aspirations, celui-ci secouait mélancoliquement la tête, puis avec une profonde amertume:
—Est-ce donc la peine de souhaiter le plaisir? Car est-il rien de plus vain et de plus décevant? Ah! soupirer après le succès et la gloire... Oui!... Se consumer en efforts pour y atteindre, voilà qui est digne d'un homme. Mais user ses jours et ses nuits à remuer des cartes ou à courtiser des femmes, peut-on rien concevoir de plus absurde et de plus navrant? Je le fais pourtant, moi qui critique si rudement ce genre de vie... Mais je suis un fou, odieux et stupide!... N'ayant plus l'énergie de demander mon pain au travail, je l'attends du hasard... Je joue,—quelle misère!—pour essayer de prendre à la banque l'argent que me réclame une drôlesse que je méprise, qui me trompe et que je n'ai pas le courage de quitter... Et c'est là ce que tu regrettes? Ce sont ces heures, passées autour d'un tapis vert, à la chaleur dévorante du gaz qui vous dessèche le cerveau, dans l'attente d'une série à rouge ou à noire. Puis le moment où l'on dépose la somme, si durement obtenue, dans les mains impatientes de la belle qui sourit, tout en feuilletant les billets: amour et comptabilité mêles! Voilà le bonheur que tu rêves! C'est celui dont je jouis, et je ne sais pas si je ne préférerais pas la mort!