—Nous voici au milieu de mars, dit-il d'un air distrait. Il faudra bientôt rentrer à Paris. Est-ce que tu ne regretteras pas ce pays-ci, ma mignonne?

—Peu m'importe où je serai, dit-elle sans même un tressaillement, comme si elle pensait: Je ne serai bien que dans la terre, avec le profond silence et le calme sommeil de l'éternité.

—J'aurais cru que notre départ te contrarierait, te peinerait même, et j'étais tout prêt à demander à notre mère de prolonger, de quelques semaines notre séjour.

Elle baissa soucieusement le front, et sembla décidée à ne rien confier de sa pensée. Son frère l'observait avec attention pour tâcher de surprendre une palpitation plus vive de ce pauvre coeur souffrant:

—Moi-même, poursuivît-il, je n'aurais point regretté de rester encore ici. Je m'éloignerai de ce pays avec tristesse, car un lien douloureux m'y attache, maintenant, pour toujours.

Sa voix faiblit. Il tremblait, chaque fois qu'il lui fallait parler de Laurier, éprouvant comme le remords d'une complicité criminelle dans sa fin tragique.

—C'est ici que j'ai perdu l'homme que j'aimais le mieux, et rien ne me consolera de sa perte. Je me figure qu'en partant je m'éloignerai de lui davantage. Et pourtant je ne sais où aller le pleurer, puisque les flots ne nous l'ont pas rendu, puisque nous n'avons pas eu la consolation suprême de lui adresser une dernière prière. Et c'est ce pays, tout entier, où je l'ai vu passer, marcher, pour la dernière fois, qui me retient, comme si j'avais une secrète espérance de l'y voir reparaître un jour.

A ces mots, Juliette tressaillit et ses yeux se levèrent interrogateurs. Elle eut un geste de joie aussitôt réprimé.

—Crois-tu donc possible qu'il ne soit pas mort? demanda-t-elle.

Il répondit d'une voix creuse: