—Eh bien! j'agirai donc comme tu le conseilles.

Jacques baisa tendrement les mains de sa mère. La cloche du déjeuner sonnait, lis passèrent dans la salle à manger, où bientôt Juliette vint les rejoindre. La mère et le fils affectèrent de parler de choses indifférentes. Le repas fut court. Une contrainte pesait sur les convives, et ils se trouvaient d'accord pour souhaiter la solitude. Après le dessert, chacun d'eux se leva. Les deux femmes silencieusement rentrèrent chez elles. Jacques, seul, descendit vers le rivage, en fumant.

Une crique, dentelée de rochers rouges, était baignée par la vague murmurante. La verdure venait mourir au bord de l'eau, et, sur le sable, des mousses d'un vert gris, semblables à du lichen, poussaient vivaces. Jacques s'assit, et, dans la tiédeur exquise du soleil, se mit à songer. Tout était silencieux et désert. L'immensité devant lui et sur lui. Les cieux se confondaient avec la mer: à perte de vue l'azur. Ses yeux, fixés sur l'horizon lointain, se lassaient de regarder, éblouis par l'éclat limpide de l'atmosphère, fascinés par la mouvante sérénité des flots.

Peu à peu, le sentiment du réel s'effaça en lut, et il revit la salle du théâtre, pendant la nuit du veglione, il entendit les bruits de la foule, le piétinement des danseurs et la symphonie de l'orchestre. Le tableau tout entier de la soirée de carnaval s'évoqua, et, parmi les groupes, il aperçut le domino blanc. Il souriait, voluptueux, sous la barbe de dentelle de son masque, et ses yeux luisaient, comme des diamants, par les ouvertures du satin. L'odeur subtile et pénétrante qui émanait de son corps souple, enveloppa Jacques, et il eut, en ce lieu désert, la sensation tellement vive de la proximité de cette tentatrice qu'il tendit vaguement les bras. Il rompit le charme du mirage et se vit seul.

Un sourd mécontentement s'empara de lui, à la pensée qu'il était hanté victorieusement par le souvenir de Clémence, qu'elle s'imposât à lui, et qu'il ne pouvait s'abandonner un instant, sans être à la merci de l'ensorceleuse.

Elle le lui avait dit: «Que tu le veuilles ou non.» Et il avait beau ne pas vouloir, il sentait qu'elle l'enlaçait, triomphante et perfide, maîtresse de sa pensée, de ses sens, et tyrannique souveraine de sa volonté. Il raisonna sa sensation et se demanda pourquoi il y résistait. Quelle répugnance instinctive était en lui, ou plutôt quelle crainte? Cette femme lui faisait peur. Il la savait dangereuse. Tous ceux qui l'avaient approchée, avaient souffert par elle. La ruine, le déshonneur ou la mort, voilà quels étaient ses présents â ceux par qui elle se faisait aimer. Et sa haine était encore plus redoutable que son amour. Et cependant si belle, avec ses lèvres rouges, ses yeux de velours et sa taille divine. Que pouvait-il craindre? N'était-il pas l'amant choisi par elle?

Le souvenir de Pierre lui revint. Ne l'avait-elle pas adoré aussi, le grand artiste? Et la satiété prompte, le goût du changement, le dévergondage invincible, qui lui rendaient la fidélité odieuse, ne l'avaient-ils pas poussée à la trahison? Il avait souffert, le pauvre Laurier, il avait arrosé de ses sueurs, de ses larmes et de son sang, le luxe princier de cette fille. Il avait desséché, pour elle, la délicate fleur de son génie. Cheval de race pure attelé à la lourde charrue des répugnants labeurs, il s'était fourbu pour lui gagner l'argent qu'elle semait au courant de sa vie. Et quand il n'avait plus su travailler, il s'était mis au jeu pour obtenir du hasard ce que son talent énervé et faussé ne lui fournissait plus.

Toutes ces étapes de ta misérable existence amoureuse de Laurier, Jacques les connaissait. Il avait vu le peintre, lucide, honteux et exaspéré, les parcourir une à une, descendant, chaque jour, un peu plus bas dans la dégradation morale, se jugeant déchu, perdu, sanglotant de désespoir, blasphémant à grands cris et ne pouvant pas se retenir d'aller à son vice, à sa déchéance, à sa perte, quand la femme adorée et exécrée faisait un signe de son doigt rosé, ou laissait tomber un mot de ses lèvres de flamme. Qu'y avait-il donc de satanique ou de divin, dans cette créature, qui emplissait les hommes d'un affolement si tenace, d'une rage d'amour si impossible à calmer? La seule rivale, qui eût triomphé d'elle, était la mort. Pourquoi son ami la lui avait-il, en quelque sorte, léguée? Était-ce donc pour qu'il le vengeât? Et le supposait-il capable d'asservir le monstre de volupté?

Le visage de Laurier s'évoqua à ses yeux, tel qu'il le voyait, depuis quelque temps, dans ses songes effrayés. Il était mortellement triste. Il remuait les lèvres, et il sembla à Jacques qu'il murmurait: Prends garde, je t'ai donné la vie, mais elle va te la reprendre. Sa fonction sur la terre est de détruire l'homme. C'est la punisseuse de la lâcheté, de l'égoïsme, du mensonge et de l'infamie. Tout ce que l'homme commet de crimes, c'est elle qui est chargée de le venger. Elle est la force du destin. Poussée par la fatalité, elle frappe indistinctement celui qui est coupable, celui qui n'est que faible. Détourne-toi d'elle, prends garde. Vois ce qu'elle a fait de moi. Elle a menti, quand elle t'a dit que j'avais souhaité que tu l'aimasses. Non! Je l'ai fuie jusque dans le néant et elle me fait horreur. Ne la crois pas, ne l'écoute pas, ne la regarde pas. Ses regards avilissent, ses paroles corrompent, ses embrassements tuent? Écarte-toi de son chemin. Et, si elle t'approche, si elle te cherche, si elle t'appelle, mets la distance entre elle et toi. On ne lui résiste pas, quand on est près d'elle. En ce moment, tu as le choix de vivre ou de mourir.

La sombre figure de Laurier disparut, et Jacques se trouva seul, en face de la mer mouvante, dans ce désert enchanté, où la nature s'épanouissait radieuse sous le clair soleil. Il se dit: Je deviens visionnaire. Que signifient les craintes et les scrupules qui me tourmentent? Mon existence peut-elle dépendre de cette femme? Et, parce que je l'aimerai, ne fût-ce qu'une heure ou qu'un jour, serai-je perdu? Enfantillages d'un cerveau encore faible. Je ne suis pas aussi bien guéri de mon mal que je le croyais. Mais qu'est-ce qui jette en moi le trouble que je constate? Quelle crise morale est-ce que je subis? Est-ce donc criminel à moi d'aimer la femme que Pierre a aimée? Car c'est bien de là que naissent les rébellions de ma conscience. Fais-je donc mal? Et d'ailleurs n'y a-t-il-pas une large part de fantaisie individuelle et de convention sociale, dans ce qu'on est convenu d'appeler le bien et le mal? Son égoïsme lui répondit: Il y a ce qui plaît, ce qu'on désire, et voilà tout.