Et la femme inquiétante, défendue, lui plaisait, il la désirait. A ce que sa raison lui suggérait d'arguments, contre la passion qui l'entraînait, son coeur se faisait sourd. Au moment même où il était assis sur la roche chaude, les pieds au bord des flots frangés d'écume, dans un calme délicieux, ses sens soulevés l'entraînaient vers la magicienne, et il frémissait d'impatience. Il savait qu'à une demi-heure de distance Nice était en fête, et que la bataille de fleurs attirait, sur la promenade des Anglais, toute la colonie des élégants viveurs. Clémence serait là, et elle l'attendait, le guettait, l'appelait. Il n'avait qu'un pas à faire pour la rejoindre.

Une palpitation sourde le suffoqua. Son être entier s'élançait au-devant d'elle. Sa raison défaillante protesta:

«Mais elle t'a bravé. Elle t'a dit: Que tu le veuilles ou non... Tu vas donc obéir, comme un esclave? Tu as bien peu de fierté et de courage. Reste donc, n'y va pas. Prends garde!»

Et il était déjà debout. La force magnétique, qui ramenait Laurier, toujours vaincu, après tant de serments d'être invincible, agissait sur Jacques. Le charme de cette fille, redoutable goule qui anéantissait la volonté de ceux qu'elle voulait séduire, triomphait de l'éloignement, de la sagesse et de la clairvoyance. Jacques discutait encore avec lui-même que déjà son animalité l'emportait victorieuse. Il entra dans la maison, prit son chapeau, son manteau, et, sans dire adieu à sa mère et à sa soeur, il partit.

V

La passion que Clémence inspira à Jacques, fut d'autant plus vive qu'elle avait été plus combattue. Un caprice sensuel jetait la jeune femme et le beau garçon dans les bras l'un de l'autre. Ils s'aimèrent avec rage, avec folie, et dans un exclusivisme absolu, qui mettait une infranchissable barrière entre le monde et eux. Ils vécurent, pendant quinze jours, l'un pour l'autre, l'un près de l'autre, dans la riante villa de la route de Menton, sous les orangers en fleurs du jardin, parmi les divans bas, capitonnés de soie, du salon mauresque.

Le soir, Jacques s'arrachait, à grand'peine, aux séductions de la charmeuse, et rentrait à Beaulieu. Sa mère et sa soeur ne le voyaient plus qu'un instant, le matin, avant son départ. Et, avec une tristesse profonde, Mme de Vignes constatait que le retour inespéré de son fils à la santé avait été le signal de la reprise de sa vie dissipée d'autrefois. Cette vie dévorante, qui l'avait mis si près de sa fin. Elle avait risqué une remontrance, qui avait été accueillie avec un sourire. Jacques, pressé de s'échapper, avait embrassé sa mère, assuré qu'il ne s'était jamais senti plus solide, ce qui était vrai, et qu'il n'y avait point lieu de s'inquiéter. Et, sans plus vouloir écouter ni conseils ni prières, il s'était dirigé vers la gare et avait pris le train pour Monte-Carlo. Les deux femmes restaient donc seules, et leurs journées s'écoulaient silencieuses et mornes.

Pendant ce temps-là, Jacques goûtait les voluptés dévorantes qui avaient stérilisé le talent de Pierre Laurier, abaissé son caractère, détruit son courage, et fait, du merveilleux artiste, l'impuissant qui demandait à la mort l'oubli de son brillant passé.