—Le soir où Pierre Laurier a disparu, poursuivit le docteur russe, ce n'était pas moi qui me répandais en outrages à l'adresse de Clémence. C'était lui. Il la maudissait. Et cependant une force invincible le conduisait chez elle, et cent fois déjà il avait proféré les mêmes insultes, pour aboutir à la même lâcheté. Il le savait, il en grinçait des dents et il demandait au ciel le courage d'étrangler ce monstre et de se tuer après. Le monstre a vaincu, une fois de plus, celui qui voulait le dompter, et maintenant c'est vous qui êtes sa proie, et ce seront d'autres après vous, si ce n'est en même temps que vous!...
—Davidoff!
Le Russe saisit fortement le bras de Jacques:
—Auriez-vous des illusions sur la fidélité de la belle? Laurier n'en avait pas, lui. Et il retournait tout de même à elle. Il l'aimait plus passionnément que vous, car vous n'avez pas subi l'épreuve de la trahison... Vous ne pouvez pas savoir jusqu'à quelle bassesse vous entraînera Clémence... L'avez-vous surprise avec un autre amant? Pas encore? Bien! Cela ne peut manquer d'arriver, et, après avoir rugi de colère, menacé de tout massacrer, vous sangloterez comme un enfant aux pieds de la criminelle, en demandant grâce pour votre plaisir! Oui, vous le ferez! Tous ont joué cette abjecte comédie devant elle, tous la joueront. C'est pour cela qu'elle méprise les hommes, les prend à sa fantaisie, et les rejette quand ils ont cessé de lui plaire. Essayez de l'attendrir, vous verrez avec quelle férocité froide elle se repaîtra de vos lamentations, de vos prières. Elle vous rira au nez, elle vous insultera, elle vous racontera ses nouvelles amours, en vous nommant l'heureux maître de son coeur. Et vous voudrez mourir!... Allons, Jacques, un instant de raison, une minute de clairvoyance. Ce que j'ai dit à Pierre, dans cette nuit fatale, je vous le dis, à vous, au bord des flots, comme nous étions, sous te ciel clair et étoilé, par une nuit semblable... Il me répondit que tout était inutile, qu'il n'avait pas la force de suivre mon conseil... Il m'a quitté et nous ne l'avons plus revu... Lui, au moins, il était seul au monde. Vous, vous avez une mère, une soeur. Pensez à elles. Voulez-vous qu'elles aient à vous pleurer?
—Elles me pleurent déjà, Davidoff, dit Jacques avec angoisse. Je leur cause bien des tourments, bien des soucis, bien des inquiétudes. Les pauvres innocentes, elles sont très malheureuses, et par ma faute. Oh! je sais que je suis coupable, et d'autant plus qu'elles sont douces et résignées. Vous n'avez pas revu ma soeur depuis votre départ. Vous serez effrayé, en la retrouvant si faible et si triste. Les médecins ont tous cherché la cause de son mal. Aucun ne l'a pénétrée. Mais ma mère et moi nous la connaissons. Vous aussi vous avez dû la deviner... La blessure, dont elle souffre et dont elle mourra, est au coeur. Elle aimait Pierre Laurier et ne peut se consoler de sa perte. Elle me l'a avoué, là-bas, avant de partir... Et moi, misérable, je n'ai accueilli son aveu désespéré qu'avec un esprit méfiant, presque haineux. Il me semblait qu'elle me reprochait la mort de celui qu'elle pleurait, et, irrité, je me suis détourné de la pauvre enfant, au lieu de la consoler et de pleurer avec elle. La vie de Laurier, je la sentais affluer en moi, il me l'avait donnée, elle m'appartenait... J'étais encore si près des angoisses de la maladie, de l'horreur de l'agonie, que j'aurais tué, je crois, pour défendre cette existence prodigieusement recouvrée. Et je me suis jeté comme un furieux, comme un insensé, dans le plaisir, pour imposer silence à ma raison, pour forcer ma conscience à se taire. Mais je suis un lâche, oui, un lâche! Et l'existence que je mène en est la preuve!... Davidoff... que n'ai-je la puissance de rappeler Pierre à la vie!... Ce serait le salut de la pauvre Juliette, et, qui sait? peut-être le mien. Oui, en voyant Laurier vivant, je reprendrais confiance en mes propres forces, et je cesserais de croire à ce secours surnaturel, qui, quoi que vous en pensiez, m'a seul soutenu jusqu'ici. J'aurais la preuve que je puis vivre, comme tous les autres. Ou bien, la petite flamme s'éteindrait en moi, et alors ce serait le repos, le calme, l'oubli... Oh! délicieux! Car, voyez-vous, je suis las, las... bien las!...
Jacques poussa un soupir et laissa tomber sa tête sur sa poitrine. Un frisson douloureux le secoua et son front fut baigné de sueur. Le Russe l'observait avec une compatissante attention.
Il lui dit:
—Vous souffrez, Jacques, le vent de la mer fraîchit. Il ne faut pas rester ici...
—Qu'importe! fit le jeune homme avec insouciance. Le froid ni le chaud ne peuvent rien sur moi... J'éprouve un grand soulagement à vous avoir dit tout ce que vous venez d'entendre. Je suis un pauvre être, et depuis longtemps je subis des influences mauvaises, que je ne sais point surmonter.
—Eh bien! si vous vous rendez compte de votre faute, n'y persistez pas... Vous m'avez dit, tout à l'heure, que votre mère a du chagrin et que votre soeur est malade... Partons ensemble, demain matin, pour Paris. Allons les voir. Vous consolerez votre mère et je soignerai votre soeur... Votre présence leur fera grand bien à l'une et à l'autre. Je ne parle même pas du bien que vous en ressentirez vous-même. Après votre mouvement de franchise, un acte de résolution! Êtes-vous un homme et voulez-vous vous conduire en homme?