Agostino serra vivement la main de son sauveur, et, des larmes plein les yeux:
—Non, vous avez raison. Mais vous devez comprendre quel chagrin vous me faites.
Pierre emmena le jeune homme à l'écart, et là, lui parlant avec une émotion soudaine, qui ouvrit à Agostino un jour décisif sur le caractère et la condition de son ami:
—Il s'agit de ne pas attrister ta femme, tes parents et tes invités. D'ici à Torrevecchio, par la route, il y a quatre lieues. Je vais prendre une carriole à l'auberge. J'irai seul. Une fois que je serai de l'autre côté de la montagne, tu expliqueras mon absence et tu remercieras chacun de ceux qui sont ici de l'accueil cordial qui m'a été fait. Je n'oublierai jamais, vois-tu, le temps que j'ai passé dans ce pays, au milieu de vous. J'étais bien malade, du cerveau et du coeur.... Vous m'avez guéri par votre saine et sage tranquillité.... J'ai oublié les chagrins dont j'avais cru mourir.... Et c'est à vous que je le dois: à ta mère, qui a été si bonne pour moi; à ta petite soeur, qui m'a si souvent rappelé, par sa grâce naïve et touchante, la jeune fille qui m'attend là-bas; à toi, enfin, brave garçon, qui as été cause qu'au moment où, désespéré, je songeais à me tuer, j'ai voulu vivre pour essayer de te sauver. Tu m'as rendu à moi-même. C'est par toi que je me suis senti encore attaché à l'humanité.... Non! je ne vous oublierai jamais, et, dans la tristesse ou dans la joie, ma pensée bien souvent ira vous retrouver.
Agostino, à ces mots, ne put retenir ses larmes, et, plus bouleversé que s'il avait perdu un des siens, il se mit à sangloter, pendant que les gens de la noce, tout au plaisir, chantaient, criaient et tiraillaient dans le verger. Pierre calma le brave garçon, et, avec fermeté:
—Maintenant, comprends-moi bien. Il faut que je sois à Paris le plus tôt possible. Quand part de Bastia le prochain bateau et où fait-il escale?
—La Compagnie Morelli a un vapeur qui chauffe, le mardi, pour Marseille. En descendant ce soir à la ville, vous retiendrez votre place, et demain, à la première heure, vous serez en mer. De Bastia à Marseille, il faut compter trente heures....
—Dans trois jours donc, je serai à Paris.... De là, mon cher Agostino, tu me permettras d'envoyer quelques souvenirs aux chères femmes qui vont vivre autour de toi.... N'aie point de scrupules, tu m'as vu, pendant près d'un an, sous des habits de paysan, mais je ne suis pas pauvre.... Fais taire ta fierté corse: de ton frère, tu peux tout accepter pour ta mère, ta soeur et ta femme.... Pense à moi et sois sûr que tu me reverras. Le jour où je reviendrai dans l'île, peut-être ne serai-je plus seul.... Alors c'est que le ciel m'aura pris en grâce et que j'aurai retrouvé le bonheur.... Adieu jusque-là, et embrasse-moi!
Les deux hommes s'étreignirent, comme pendant cette nuit où ils étaient roulés par les vagues lourdes et profondes, sous la lune blafarde, et, quand ils se séparèrent, ils souriaient et pleuraient à la fois.