—Mon père n'était-il pas là tout à l'heure?

—Oui. Il est redescendu auprès de ses invités.

—Ne lui ai-je pas adressé quelques paroles malsonnantes?

—Ne pensons pas à cela, dit le docteur avec autorité, il s'agit de choses plus importantes. Votre père sait la part qu'il faut faire à la déraison dans votre façon de vous conduire. Mais les étrangers ne sont pas tenus à une semblable indulgence. Or, en ce moment, mon ami, la maison est pleine des invités qui se sont rendus à la fête donnée en l'honneur de votre mariage. Depuis deux heures, on vous attend, on vous cherche. Et déjà les commentaires vont leur train. Il est donc indispensable que vous paraissiez sans retard. Vous mettre en état d'affronter les regards, voilà à quoi je me suis engagé vis-à-vis de votre père. C'est à cela seulement qu'il faut tendre, entendez-vous, Christian, afin que demain, dans tous les journaux, on ne raconte pas à mots couverts, ou même clairement, que pendant que votre fiancée vous attendait en compagnie de sa famille et de la vôtre, au milieu de tous les amis de votre père, vous étiez incapable de vous montrer, anéanti, paralysé par la débauche.

Christian eut une douloureuse contraction du visage. Il passa lentement la main sur son front:

—Ah! docteur, dit-il tristement, quelle brute indomptable suis-je donc?

Comme Augagne faisait un geste de protestation, le jeune homme l'arrêta d'un regard:

—Ne me ménagez pas. Je connais votre affectueux dévouement, reprit-il, et je sais ce que je vous dois. S'il y avait seulement un homme tel que vous sur cent, le monde pourrait espérer le progrès moral. Vous êtes de ces braves gens qui sont durs pour eux-mêmes et indulgents pour les autres. Moi, voyez-vous, je suis une brute immonde. Il n'y a pas d'être plus abject et plus méprisable que celui qui a tout pour être bon, loyal, fier, utile, et qui est méchant, fourbe, lâche et nuisible. La destinée m'a tout prodigué et j'ai gâché à plaisir tous ses dons. Que m'a-t-il donc manqué pour être un brave garçon comme j'en connais tant, et qui vivent tranquilles et heureux?

—Peut-être d'avoir conservé votre mère, dit, avec une gravité pensive, le docteur Augagne.

—Hélas! si elle avait vécu, elle eût été une victime de plus! Je l'aurais désolée, comme j'ai désolé mon père, comme je désole en ce moment cette charmante Geneviève qui avait rêvé de me sauver. Ai-je été arrêté par la crainte de la faire souffrir? Que doit-elle penser de moi, en ce moment? Oserai-je paraître devant elle? Ne suis-je pas un être incorrigible? Qu'a-t-il fallu pour me rejeter dans mon bourbier? Un simple prétexte, la première occasion venue. Une table, des convives, des bouteilles, et me voilà retombé au vice. Quelle misère! J'avais pourtant promis d'être prudent, je me l'étais juré à moi-même. Il a suffi d'un déjeuner de garçon pour me faire tout oublier!