—Quel mérite auriez vous à bien faire, si c'était si aisé? Je ne prétends pas que vous vous corrigerez sans efforts. Mais on vous y aidera.
La demie sonna à la pendule.
—Allons, Christian, le moment est venu de vous montrer. J'ai promis à votre père de vous mener à lui avant qu'une heure s'écoule.... Le temps a marché.... Descendons.
—Laissez-moi me passer de l'eau sur le visage, changer de vêtements.... Et je suis à vous....
Dans les salons, le flot des arrivants commençait à se ralentir. Cependant, Vernier se tenait toujours à l'entrée de ses appartements, entouré de ses familiers, comme s'il se sentait moins exposé aux curiosités narquoises des invités rassemblés chez lui. L'absence du fils de la maison, en un pareil soir, servait de texte à toutes les conversations. Le bruit venait d'être répandu, on ne sut jamais par qui, que Christian était parti, par le train de luxe de huit heures du soir, pour Monte-Carlo, avec Étiennette Dhariel. On l'avait vu à la gare. Il avait même dit à la personne qui l'avait rencontré: «On veut me marier de force. Je mets la frontière entre moi et le sacrement!» La nouvelle se précisait, enflée et agrémentée par chacun de ceux qui la colportaient à leur tour. Un imaginatif, plus fort que les autres venait même, de dire à Clamiron, à voix basse et avec de grandes précautions, que Christian avait pris cinq cent mille francs dans la caisse de son père avant de partir, et que Vernier-Mareuil se demandait s'il ne devait pas faire arrêter Étiennette Dhariel.
—Vous vous trompez, avait répondu le fantaisiste ami de Christian, avec un regard aigu et une bouche féroce, ce n'est pas cinq cent mille francs qu'il a pris: c'est quinze cent mille. J'étais avec lui. Le caissier voulait résister. Je lui ai mis mon revolver sous le menton. Alors il a donné ses clefs sans faire le malin. Christian a gardé treize cent mille francs pour lui et m'a donné deux cent mille francs pour moi.... Je les ai encore là, dans la poche de mon habit.... Voulez-vous les voir?...
—Mais, mon cher..., avait faiblement interjeté l'autre, médusé par le redoutable mystificateur.
—Il n'y a pas de mais, mon cher, continua Clamiron, menaçant. Je ne pouvais pas refuser un pareil service à Christian, qui m'a, autrefois, aidé à battre ma mère....
—Vous dites? s'écria la victime éperdue.
—Je dis: battre ma mère, répéta sévèrement Clamiron. On est l'ami des gens ou on ne l'est pas!... Quant à Christian, il n'est pas parti pour si peu.... Il est resté à Paris.... Il ne veut pas manger son argent avec Étiennette Dhariel, qui a cessé de nous plaire, mais avec une dompteuse d'animaux de chez Pezon.... Oui, monsieur, nous allons subventionner les ménageries. Du reste, si vous ne me croyez pas, interrogez Christian lui-même. Le voilà!