Il ne consentit pas à entrer dans la voie qu'elle lui ouvrait elle-même. Il se sentait coupable, il répugnait à rejeter sur d'autres le fardeau de la faute. Il balbutia:
—Je n'avais qu'à me souvenir de mes promesses, et à ne pas boire. On ne m'a pas forcé. J'étais libre. Je suis un misérable lâche! Quand j'ai en moi le poison, je deviens une vraie brute. Écartez-vous de moi, Geneviève. Je vous aime trop pour vouloir que vous soyez malheureuse, et je vous ferais souffrir malgré moi, je le sens.... Vous ne me dompterez pas, je suis perdu. Abandonnez-moi.
Dans sa sincérité désespérée, il prononçait là les paroles que l'habileté la plus déliée lui eût inspirées. Offrir à cette noble fille de trahir la cause de la régénération entreprise, c'était la lui rendre sacrée. Lui conseiller de le laisser à sa souffrance physique et à sa misère morale, c'était la toucher au plus sensible de son généreux cœur. Elle lui prit la main, et, le forçant à relever le front:
—Regardez-moi, Christian. Je veux voir vos yeux. Sont-ils donc si troubles que je ne puisse y lire la vérité? Vous paraissez sentir profondément l'indignité de votre conduite. Mais vous n'avez que des paroles amères et des cris de découragement. N'avez-vous pas, au fond du cœur, le désir de réparer ce que vous avez fait? Ou bien ne me dites-vous pas tout ce que vous pensez, et voulez-vous reprendre votre liberté en me rendant la mienne?
Il éclata, cette fois, dans le paroxysme de sa désolation:
—Oh! vous rendre votre liberté, oui, c'est le devoir que je m'impose, dans une heure de suprême honnêteté! Mais vouloir reprendre la mienne? Hélas! qu'en ferais-je? Si je pouvais obtenir cette grâce que vous me pardonniez, je ne demanderais qu'à vivre dans votre ombre, comme un pauvre malheureux dont on a pitié, et qu'on tolère près de soi. Geneviève, que devenir sans vous? Et, cependant, si vous vous liez à moi, vous risquez de vous perdre!
Elle sourit avec une bonté adorable, la bouche tout près de l'oreille de Christian:
—Et si je veux risquer de me perdre pour vous sauver! Ne sera-ce pas rendre plus étroit le devoir que vous aurez de vous bien conduire? Et puis, ne serons-nous pas plus forts, à deux, pour combattre les mauvais instincts et en triompher? Relevez la tête, Christian, reprenez possession de vous-même, chassez le souvenir de l'heure mauvaise, ne soyez plus qu'à vos saines résolutions. Redevenez le Christian d'hier, qui voulait m'obéir, et qui disait m'aimer....
—Oh! oui, je vous aime! Et je vous obéirai! Par pitié, soyez mon guide et mon appui. Près de vous, je ne faillirai jamais. Ne me laissez pas m'écarter de votre regard. Sous vos yeux, la tentation même ne peut m'atteindre, et je suis sûr de moi.
Il s'était relevé, transfiguré par un nouvel espoir. Les musiques chantaient toujours au loin, dans les salons, les valses se déroulaient en cercles gracieux, et le murmure bourdonnant des invités parvenait jusqu'à ce boudoir retiré, rappelant aux deux jeunes gens que le monde était là, tout près d'eux, qui les attendait pour les reprendre. Ils firent quelques pas vers la lumière, vers le bruit, vers le danger, et, sur le seuil, au moment de soulever la portière qui, seule, les séparait de la fête: