Ils se mirent en marche, lentement, à travers les salons, distribuant sur leur passage les poignées de mains, les paroles gracieuses, les sourires joyeux. Aux accords harmonieux de l'orchestre, les danses continuaient, animées. Et les jeunes fiancés, le cœur serré, mais le visage exprimant une joie de commande, s'éloignaient parmi les félicitations et les vœux. Une portière, soulevée par Christian, démasqua l'entrée du boudoir de Mme Vernier. Déjà, le bruit des instruments et les rumeurs de la fête n'arrivaient plus jusqu'à eux qu'assourdis. Ils étaient encore en communication avec leurs invités, mais ils en étaient séparés, cependant, et libres de parler sans contrainte. Geneviève s'assit près de la cheminée, silencieusement. Elle tendit à la flamme de l'âtre ses pieds chaussés de satin, semblant attendre que Christian prît l'initiative du grave débat qui allait s'ouvrir entre eux. Il poussa un soupir, et se penchant vers elle:
—Que vous a-t-on dit de moi, Geneviève? fit-il. De quoi m'a-t-on accusé?
—On ne m'a rien dit, nul ne vous a accusé que vous-même. Mais votre absence était assez significative.... Vous avez manqué à tous vos engagements envers moi, Christian. Et cela, à quel moment?
—Ah! vous avez raison, et je suis aussi coupable qu'on peut l'être! s'écria-t-il avec véhémence, l'arrêtant dans son accusation, tant il lui paraissait pénible de l'entendre tomber de cette bouche charmante. Vous êtes bien indulgente de m'écouter encore, je ne le mérite pas.
Elle parut consternée par l'aveu si complet qu'il faisait de sa culpabilité, elle le regarda avec un peu d'inquiétude, et demanda:
—Mais, n'invoquerez-vous aucune excuse? Acceptez-vous donc la responsabilité entière de la faute commise?
Il pâlit, ses yeux s'emplirent de larmes:
—A quoi me servirait d'incriminer les autres? Est-ce que cela pourrait m'innocenter? Je suis un malheureux, Geneviève, je vous ai offensée, j'ai menti. Abandonnez-moi, je ne vaux pas la peine que vous cherchiez âme sauver. Malgré toutes mes promesses, je suis retombé dans mon vice. Et, puisque vous n'avez pu réussir à m'en corriger, qui donc oserait, maintenant, espérer y parvenir?
Il s'était mis à genoux près d'elle, et, la tête appuyée au bras du fauteuil, les yeux baissés, il pleurait désespérément. Elle, très émue par cette douleur, restait silencieuse, en face de son destin qu'il lui appartenait de fixer. Elle se rendait bien compte qu'elle jouait son avenir en ce moment. Elle sentait surtout, très impérieusement, qu'elle avait dans ses mains la vie de ce malheureux garçon, triste jouet des influences extérieures, livré au caprice des méchants, et qu'une volonté aimante et sage parviendrait, peut-être, à maintenir dans le bon chemin. Elle éprouvait pour lui une pitié profonde, comme en face d'un enfant malade qui n'est pas responsable de ses écarts de caractère ou de ses poussées de déraison. Elle recommença très doucement à l'interroger.
—Je sais, bien que vous avez été entraîné à cette partie qui a eu une si mauvaise fin. J'ai été témoin de vos irrésolutions, quand il s'agissait d'accepter. Je suis peut-être responsable, pour une part, de ce qui est advenu, car je vous ai engagé à ne pas refuser.... Voyons, Christian, on s'est amusé à vous pousser, à vous exciter. Ce fut un jeu cruel, n'est-ce pas, et stupide, d'amis inconsidérés?