—Eh bien! il en a encore pour trois ans à faire des bêtises, dit le docteur, puis vous le marierez, et il se mettra à fabriquer de votre affreux Royal-Carte jaune.
—Affreux? Vous êtes bon, là! Huit cent mille francs de bénéfices, pour le dernier semestre....
—Et deux millions de Français abrutis, déséquilibrés, mûrs pour l'hôpital, à moins que ce ne soit pour le bagne.... Car, ne vous y trompez pas, mon cher ami, vous êtes les plus redoutables agents de décomposition sociale qui existent!
—Ouath! Le Royal-Carte jaune est tonique, stimulant, reconstituant....
—Ne me défilez pas les phrases de votre prospectus.... Il est mensonger, comme toutes les réclames. Mais ce qui n'est pas mensonger, ce sont nos statistiques. Or, elles prouvent que la France tient, à l'heure présente, la tête du mouvement européen....
—Pour l'intelligence?
—Non: pour l'ivrognerie! Et vous et vos confrères, les marchands de poison, qui intoxiquez la race, l'abâtardissez et la tuez, vous êtes des criminels! Si j'étais l'État....
—Eh bien! qu'est-ce que vous feriez?
—Je frapperais l'alcool de droits si formidables qu'on ne pourrait en boire un petit verre, en France, sans qu'il en coûtât au moins dix francs.
—Ah! ah! ah! s'exclama Mareuil. Alors il faudrait commencer par ne pas être la créature des marchands de vins! L'État? Tenez, vous me faites rire! Voyez-vous la Chambre mettant à la portion congrue ses grands électeurs, tous les débitants de France? Le suicide, tout de suite, alors? Non, mon cher docteur, nous ne sommes pas dans ce courant d'idées-là! L'alcool est roi! Les bouilleurs de cru s'en font des rentes, et, dans certaines provinces, il est si abondant, étant frelaté, que les patrons payent leurs ouvriers avec de l'eau-de-vie. Nous avons le litre-monnaie! Voilà comme nous nous préparons à frapper l'alcool! Croyez-moi, au lieu de dénigrer nos grandes marques, fabriquées avec tant de soin, vous devriez les recommander à vos clients. Le Royal-Carte jaune est sincère et loyal. On sait ce qu'il contient....