—Du poison, comme le casse-poitrine à vingt sous. Il n'y a que le prix qui diffère. Le résultat est le même: la folie, le crime, la mort! Tenez, Mareuil, je souhaite que jamais un des vôtres ne soit atteint de ce mal terrible qu'est l'ivrognerie. Si ce malheur vous arrivait, vous comprendriez qu'il est des industries contraires à la morale, et qu'il faudrait interdire comme on a défendu la traite des nègres, qui, ce pendant, était un commerce très lucratif. Spéculer sur le vice est une mauvaise action. Et je suis convaincu que, tôt ou tard, on en est puni.
—Au diable! Vous devenez fou avec votre anti-alcoolisme. Ne buvez pas, vous, si cela vous paraît nuisible. Mais laissez boire ceux à qui cela fait plaisir.
—Adieu, corrupteur!
—Au revoir, philanthrope!
Ils se séparèrent avec une poignée de main. C'était ainsi que leurs querelles finissaient toujours. Cependant la vente des produits de la maison Vernier-Mareuil, l'extension des affaires de warrantage, les bénéfices de la Banque avaient pris de telles proportions que Vernier s'était fait construire place Malesherbes un hôtel seigneurial, et qu'il avait fini par considérer comme absolument insignifiantes les dépenses que sa femme faisait chez les couturiers les plus chers de Paris, et les dettes que contractait Christian pour les beaux yeux d'Étiennette Dhariel.
[II]
C'était une des créatures les plus dangereuses à rencontrer pour un fils de famille, que la charmante rousse qui s'était emparée de Christian Vernier-Mareuil. Elle avait commencé par être mannequin chez Doucet, et avait tourné, marché, viré, sous l'œil des clientes pour faire admirer les modèles nouveaux. Un coup de cœur pour un cabotin des Variétés, à figure simiesque et qui pourtant avait des bonnes fortunes étonnantes, l'avait conduite sur les planches. Là, sa beauté, sa grâce et la splendeur de sa chevelure dorée avaient séduit le jeune Goldscheider, qui l'avait mise dans ses meubles. En un an, Étiennette avait fait dépenser de telles sommes au petit baron que la caisse de son père, cependant solide, en avait été ébranlée. La belle, partie d'un appartement rue Pasquier et d'une voiture en location, en était arrivée, dans les douze mois, à un hôtel avenue du Bois de Boulogne, lui appartenant par contrat, avec, dans son salon, le fameux mobilier en tapisserie des Gobelins du prince de Thurigny, payé cent quinze mille francs chez Wertheimer.
Quant à ses équipages, ils rivalisaient avec ceux des plus brillantes écuries de la capitale. Elle avait pris à son service le piqueur de lord Bloodberry, que ce grand seigneur avait trouvé trop cher pour lui. Cette mangeuse, qui savait si bien faire payer les hommes, possédait au même degré l'art de se constituer des rentes. Elle montrait dans la tenue de sa maison une économie intelligente, qui, tout en laissant à son luxe un éclat incomparable, lui permettait chaque mois des placements sérieux. De Goldscheider, elle avait passé à Pierre Thuraux, le vermicellier millionnaire. Celui-là n'avait duré que six mois. Puis elle avait mis la main sur Sir Julius Harvey, qui dirigeait à Paris le trust du caoutchouc pour le monde entier. L'ennui profond que lui causait sa liaison avec le richissime Américain l'avait entraînée à un caprice pour le loustic Clamiron, prince des fumistes parisiens. Mais les caprices d'Étiennette n'étaient jamais gratuits et Clamiron avait été attelé en volée au char de la belle, pendant que Harvey tirait dans les brancards.
Depuis son singe des Variétés, jamais Mlle Dhariel n'avait aimé un homme assez pour ne pas le faire contribuer à son budget. Chez elle, payer était la règle. Elle prouvait sa bienveillance par le plus ou moins de laisser-aller qu'elle permettait à ses amants. Elle n'avait jamais toléré que Harvey la tutoyât en public. Mais elle donnait à Clamiron la liberté de tout dire, et il en abusait. Cependant le jour où Christian lui avait été présenté par le fantaisiste Pavé, aux courses de Deauville, elle avait éprouvé une sorte d'émotion. Ce joli garçon brun, à figure pâle, éclairée par de grands yeux bleus, lui avait plu singulièrement. Si l'héritier des Vernier-Mareuil avait été pauvre. Étiennette eût été capable peut-être d'une dernière passion. Mais, malheureusement pour lui, Christian était un des plus riche héritiers que l'on connût au Bois. Et, sur le point d'être traité exceptionnellement, il eut le sort de tous ses devanciers: il paya. Un jour, Étiennette, en veine de franchise, lui raconta son hésitation et termina par cette déclaration: