—Voyons! Tu n'aurais pourtant pas voulu que je te garde à l'œil? C'eût été humiliant pour le crédit de ton père!

Christian ne tenait pas à être humilié, aussi il marchait comme avec des pieds d'or. Jamais plus belle cascade d'écus ne coula à grand bruit des mains d'un viveur. C'était à ce moment précis que Vernier-Mareuil était intervenu et avait fait à son héritier des représentations sévères. Mais celui-ci était trop bien bridé pour pouvoir reprendre sa liberté facilement. Étiennette, elle s'en faisait gloire, n'était point de ces femmes que l'on quitte. Elle avait toujours mis ses amants à la porte. Jamais un seul ne s'en était allé de lui-même. Sa devise hautainement impudique était: «Je colle!» Elle n'y avait pas encore manqué. La vie que menait Christian avec elle était, du reste, destructrice de toute indépendance. Cette femme endiablée, pétillante d'esprit et riche en fantaisies, asservissait complètement les hommes. Il était impossible, quand on avait goûté de son intimité, de se passer d'elle. Les heures s'écoulaient, s'envolaient en sa compagnie.

L'ennui, cette plaie des gens oisifs, n'existait pas pour ceux qui vivaient auprès d'elle. Avec un art très particulier, elle trouvait moyen de les tenir en haleine, de les occuper, de les distraire. Et pour obtenir ce résultat, elle exploitait le vice sous toutes ses formes. Elle excellait à donner des passions à ceux qui n'en avaient pas. Elle avait rendu Clamiron joueur, elle avait fait de Bloodberry un morphinomane. Ce fut dans ses mains, sous son impulsion, que le malheureux Christian apprit à boire. Cela commença par des dîners fins où ils firent la comparaison entre les diverses maisons où l'on se pique de bien manger. Ils allèrent de Joseph à Paillard, en passant par Voisin, Durand et tous les autres. Ils poussèrent jusqu'à la Tour d'argent, et s'égarèrent sur le quai de Bercy, dans un bouchon mal fréquenté où la matelote marinière est célèbre.

Mais, dans les cabinets des grands restaurants, ou dans les salles des cabarets populaires, ils s'attachèrent à la dégustation des vins. Ils firent la connaissance des crus les plus illustres et burent des années les plus renommées. Ils connurent des bordeaux dignes des rois et firent fête à des bourgognes comme on n'en trouve qu'en Belgique. Huit jours de suite, ils revinrent rue Rambuteau, dans un petit restaurant où ils avaient découvert une Côte-rôtie, qui accompagnait le salmis de bécassines de façon prodigieuse. Étiennette, avec une verve et un brio sans pareils, telle une grande dame Louis XV s'encanaillant aux Porcherons, tenait tête à Christian dans ces agapes joyeuses. Elle commandait, ordonnait le repas, lampait le vin avec une sensualité singulière, et, toujours la tête froide, maîtresse d'elle-même, ramenait son jeune compagnon quand son cerveau s'embrumait des fumées de l'ivresse.

Elle se l'attacha si bien par ces noces coutumières qu'elle jugea indispensable de monter sa cave. Lui offrir sa distraction gastronomique à domicile devint le souci constant de Mlle Dhariel. Dès lors ce furent avec des invités que les petites fêtes se donnèrent. Clamiron, Vertemousse, Longin et Mariette de Fontenoy, Jeanne Buzancy prirent leurs habitudes chez Étiennette. On y tint des congrès culinaires et Christian ne dédaigna pas de descendre avec Clamiron dans les cuisines de l'hôtel, pour élaborer des plats de sa façon. Et ce furent des apéritifs avant le dîner, des kyrielles de bouteilles vidées pendant le repas et les plus bas appétits matériels déchaînés. Étiennette y faisait des économies de tendresse. Quand Christian, les jambes tremblantes, se levait de table, il ne pensait plus qu'à dormir et c'était autant de repos assuré pour la belle.

Cette affreuse habitude prise par le fils de Vernier-Mareuil échappa à l'attention des siens pendant plus d'une année. Au déjeuner de famille, Christian avait repris sa lucidité, après une nuit passée à cuver sa débauche. Un hasard amena la découverte de la vérité. Un soir que M. et Mme Vernier-Mareuil étaient allés aux Variétés avec Raymond Templier, pour applaudir la pièce nouvelle, ils virent arriver dans une avant-scène, au milieu de la soirée, Étiennette, Jeanne Buzancy, escortées de Vertemousse et de Christian. Leur entrée fit un tel tapage que la moitié de la salle, indignée, se tourna vers la loge avec des protestations et que Brasseur, qui était en scène avec Granier, s'interrompit pendant quelques secondes. Au même moment, comme pour répondre aux protestations, Christian se dressa au fond de l'avant-scène, et son père le vit blême, les yeux troubles, le sourire vague, le geste indécis, offrant dans toute sa personne l'image navrante de l'ivresse. Le mouvement parut avoir épuisé ses forces, car il retomba sur son siège et ne se montra plus. Vernier et Emmeline, stupéfaits par cette apparition, le cœur serré, se regardèrent sans oser parler, tant ce qu'ils avaient à dire leur paraissait pénible. Puis, par une réaction de son caractère énergique, Vernier poussa une violente exclamation et se leva:

—Où allez-vous? dit Emmeline.

—Je vais chercher ce polisson par les oreilles! cria Vernier, rouge de colère.

—Restez! fit le baron Templier. Vous ne pouvez vous commettre avec les filles que Christian accompagne. Votre place n'est pas dans la loge de Mlle Dhariel, même pour y relancer votre fils.... J'y vais, moi, si vous voulez....

—Je vous en prie, cher ami....