—Je suis bien aise, monsieur, dit-il, de voir que vous avez repris possession de vous-même.

Christian laissa tomber ses bras le long de son corps; son visage exprima le plus complet découragement; il soupira:

—Tu me dis: vous, et tu m'appelles: monsieur! Ah! papa!

Vernier devint pourpre; il frappa un grand coup de poing sur son bureau, et cria:

—Un garçon qui se conduit de pareille façon devient un étranger pour moi! Quoi! en public, se montrer dans un état si dégoûtant! N'est-ce pas plutôt de la folie que de l'inconduite?

Christian s'allongea dans un fauteuil et, baissant le front, se résigna à subir le déchaînement de l'indignation paternelle. Pendant que Vernier, bouillonnant, se répandait en périodes virulentes, prenant de temps en temps à témoin Mareuil, qui opinait de la tête, Christian se disait: «Ah! voilà un coup de rasoir qui peut compter! J'en ai au moins pour trois quarts d'heure de morale à haute pression, et pendant toute une semaine, la tête de bois, à déjeuner, si j'ai l'imprudence de déplier ma serviette à la table de famille. Et tout ça, pour une pauvre petite pistache avec des camarades. Il peut se flatter, papa, qu'il me le fait payer à un joli taux, l'intérêt de l'argent qu'il me donne. En lâche-t-il? Il va, il va: c'est Cicéron! Mais il m'embête crânement!»

Il fit un geste de protestation accablée. Vernier avait pris, dans son tiroir, un dossier volumineux, et l'étalait sur son bureau. C'était l'état, dressé par lui, des sommes versées à Christian. Rien n'horripilait le jeune homme autant que le relevé de sa situation financière. Il retrouva la force de s'écrier:

—Ah! non! Pas les comptes! Tu me les sors chaque fois, à nouveau. C'est fini, ça! C'est payé! Tu n'as pas le droit de me rejeter à la tête toutes ces vieilles histoires-là. Si c'est pour me dire des choses désagréables tout le temps que tu m'as fait venir, j'aime mieux m'en aller. Je repasserai dans huit jours. Ça te laissera le temps de te calmer!

—Tu me manques de respect, cria Vernier exaspéré.

—Je ne te manque pas de respect. Mais je trouve que tu me traites comme un gibier de police correctionnelle. Tout ça est disproportionné. Tu cries comme un mercier à qui son héritier aurait fait un pouf de trois cents francs. C'est humiliant!