De sa première rencontre avec la justice de son pays, Vernier se tira avec cinq cents francs d'amende et l'affichage du jugement à la porte de son établissement. Il poussa un ouf de satisfaction. Son avocat—car il s'était fait défendre; c'est sans doute ce qui lui valut d'être condamné—lui avait laissé entrevoir six mois de prison. Il rentra donc avenue de Tourville avec la tranquillité d'un homme qui se considère comme innocenté, puisqu'on ne l'a pas jeté sous les verrous. Il protesta de la pureté de ses intentions à l'égard de l'armée française, laissa entendre que le major était un âne. Mais il changea de mixture, supprima les poudres et augmenta le degré d'alcool.

Sa clientèle doubla. On eût dit que, depuis qu'il était avéré que Vernier assassinait ses pratiques, l'engouement pour sa liqueur se fût accru, comme si ce flot de buveurs qui roulait devant son comptoir se précipitait, de son plein gré, à la démence et à la mort. Vainement de nouveaux échantillons avaient été prélevés sur ses produits, par la rancune en éveil du major. Ils ne contenaient plus rien de nuisible que de l'alcool qui corrodait la tôle des tables et brûlait le drap des uniformes. Mais c'était de la production courante. Et, à moins de consigner l'établissement, il n'y avait rien à faire.

Cependant Vernier voyait prospérer son commerce. Il était béni par la Providence comme s'il eut fait le bien. Son orgueil n'en était pas enflé. Mais il songeait au moyen de décupler ses capitaux. C'est alors qu'il se trouva en rapport avec l'homme qui devait donner à son industrie morticole toute l'extension qu'elle méritait de prendre pour le malheur de l'humanité. Il rencontra Mareuil. Celui-ci était un bohème qui battait le pavé de Paris, continuellement à la recherche des dix francs qu'il lui fallait pour vivre avec sa sœur, dans un petit appartement des Batignolles. Maigre, noir, hâbleur comme un bon méridional, il avait essayé de tout, même de la littérature, sans parvenir à se faire une place. Il ne répugnait à aucune tâche, pourvu qu'elle fût rétribuée.

Cependant il était honnête et n'aurait pas pris un centime à son prochain, à moins que ce ne fût en traitant une affaire. Alors, rouler la partie adverse lui paraissait le premier des devoirs, presque une nécessité professionnelle. Il était sobre, dur et entêté comme un âne. Il n'aimait au monde que sa sœur Félicité, et n'avait qu'un but: lui assurer un avenir tranquille. Elle faisait de la lingerie bien misérablement dans son petit logis, pendant que Mareuil cherchait la fortune sur le pavé de bois de la ville. Il était rabatteur pour le compte d'un annoncier, quand sa déambulation sans répit le conduisit avenue de Tourville. Il entra dans le café de Vernier, et sur les offres du patron qui lui poussait un verre de son fameux Prunelet, il entra en propos. Vernier vanta les vertus de sa liqueur. Mareuil s'étonna qu'il n'eût pas l'idée d'en faire célébrer les mérites par la presse. Il entonna son boniment:

—La réclame, monsieur, n'est-elle pas le plus puissant, le seul levier de l'époque? Avec la réclame, monsieur, on fait passer un idiot, aux yeux des électeurs, pour un homme de talent et on le pousse au ministère! Avec la réclame.... Tenez, monsieur, la réclame, c'est bien simple.... Je vous fais une annonce périodique, pendant un mois, de semaine en semaine, dans mes journaux.... Ça ne vous coûte rien!

—Rien? s'écria Vernier, alléché par cette déclaration. Alors que gagnez-vous?

—Vous allez comprendre le mécanisme de l'opération.... Je vous avance ma publicité.... Mais vous, sur toute vente de votre Prunelet que vous ferez hors de votre établissement, vous me paierez un droit de dix centimes par bouteille.

Vernier, qui n'avait jamais débité de sa liqueur que chez lui, regarda son interlocuteur avec un air narquois. Il se dit: «Tu veux m'enfoncer. Je ne sais comment. Mais l'enfoncé, ce sera toi. Qu'est-ce que je risque? Si je ne vends rien, je ne paierai pas. Et si, par hasard, la réclame agissait... si je vendais!»

Une flamme d'orgueil monta au cerveau de Vernier, qui se vit marchand en gros, expédiant des caisses de Prunelet dans tous les cafés de la province, et, qui sait? de Paris peut-être. Il dit:

—Ça me va. Topez! Mais vous dînerez bien avec moi pour causer de notre affaire.