Déjà, c'était «notre» affaire! Les deux complices firent un petit dîner fin, dans l'arrière-boutique du café, et Mareuil rédigea, au dessert, l'annonce dont il comptait bien obtenir de son patron la publicité gratuite. C'était, à peu de chose près, l'annonce si honnêtement alléchante qui servit, plus tard, au lancement du célèbre Royal-Vernier-Mareuil-Carte jaune. On y trouvait déjà «les cognacs supérieurs récoltés, par Vernier lui-même, dans son domaine de Régnac (Charente)». Brave Vernier, qui achetait de l'eau-de-vie de grains, à réveiller les morts! Le domaine de Régnac! Il fallut se le procurer, aux jours de la prospérité, et le baptiser ainsi pour sauvegarder la vérité des boniments antérieurs.
Mareuil, vers les dix heures, partit de l'avenue de Tourville, nanti d'une fiole de Prunelet qu'il offrit à son annonceur, en l'honneur des quelques lignes de sa première réclame. Mais ce n'était ni sur la publicité des journaux, ni sur l'excellence de la liqueur que Mareuil comptait, c'était sur son action personnelle. Le Prunelet de Vernier, déposé chez un entrepositaire par les soins de Mareuil, s'enleva par caisses, dès la première quinzaine; et voici comment. Mareuil avait des camarades. Il convint avec eux d'une petite comédie à jouer dans les cafés du boulevard. Mareuil entrait. A la question du garçon: «Que faut-il servir à Monsieur?» il répondait nettement:
—Prunelet-Vernier, et de l'eau frappée....
Naturellement le garçon répondait:
—Prunelet-Vernier? Nous n'avons pas ça....
—Ah! vous n'avez pas ça? Quand vous l'aurez, je reviendrai.
Il sortait. La dame du comptoir appelait le garçon et s'informait. L'explication donnée par lui jetait l'inquiétude dans l'esprit de la caissière. Dans la même journée, deux ou trois amis de Mareuil venaient réclamer tour à tour du Vernier. La conséquence forcée, c'était l'achat d'une caisse de Prunelet. Une fois la caisse achetée, il fallait la vendre. Et alors une autre parade commençait: celle du garçon passionné pour faire consommer aux clients le Vernier que la maison avait sur les bras. La tactique de Mareuil réussit tellement bien qu'en six mois il toucha quinze cents francs de commission, et que Vernier entama la fabrication de sa liqueur en grand. Il installa un dépôt décent rue Montmartre. Et, comme il fallait une personne de confiance pour tenir les comptes, ce fut Mlle Félicité Mareuil qui, de la lingerie, passa aux écritures. Vernier l'apprécia. Elle était blonde, douce et timide. Il lui fit la cour, et, au moment où il vendait son café de l'avenue de Tourville pour s'établir distillateur à Aubervilliers, il épousa la sœur de Mareuil, devenu son associé.
L'union de ces trois êtres était exemplaire. Ils ne vivaient que pour le travail. Vernier distillait, transvasait, soutirait, emballait. Mareuil courait la France et l'Étranger pour placer le Prunelet. Et Félicité tenait la caisse, qui s'emplissait à mesure que les hangars de la fabrique d'Aubervilliers se vidaient de leurs piles de caisses, répandant l'abrutissement, la folie et la mort aux quatre coins du monde. Jamais gens plus honnêtement laborieux, plus scrupuleusement consciencieux, ne concoururent à une œuvre aussi malsaine. On leur eût donné le prix Montyon, pour l'application et la probité avec lesquelles ils dirigeaient leur commerce. Si on eut mesuré les ravages causés par ce qu'ils fabriquaient, on les eût condamnés au bagne. C'étaient de vertueux assassins. Ils faisaient tout doucement fortune en empoisonnant l'humanité.
Vernier, en quête de progrès, ne s'en tenait pas à la fabrication du Prunelet. Il avait lancé son Royal-Vernier-Carte jaune, et préparait une «Arbouse des Alpes» dont il espérait merveilles. La fabrique d'Aubervilliers s'agrandissait, et les travées succédaient aux travées, multipliant les bouilleurs, les cuiseurs, les alambics. C'était, dans l'intérieur des bâtiments, une succession de tuyaux de cuivre distillant les poisons divers qui se déversaient dans des cuves, puis passaient aux ateliers de saturation, où les divers arômes qui constituaient les secrets de la fabrication leur étaient incorporés.
Un laboratoire de chimie était annexé à l'établissement. Là, dans un cabinet sévère, Vernier recevait avec une magistrale sérénité les représentants de l'administration chargés de contrôler les entrées et les sorties d'alcool. Tout se faisait au grand jour chez lui. Il se savait si bien libre de tout mettre dans ses bouteilles, à la condition de ne pas frauder le fisc! Et n'avait-il pas pour complice l'État, qui se trouvait être son meilleur client? Plus il vendait de liqueurs, plus l'État percevait de droits. Alors la France entière pouvait bien tomber en état d'épilepsie. Qu'importait? Puisque les intérêts de l'État étaient sauvegardés!