Sur un plateau, la domestique apportait du chocolat fumant, des rôties et du beurre. Mme Harnoy auprès du malade glissa une petite table qu'elle couvrit d'une serviette éclatante de blancheur. Une odeur appétissante monta aux narines de Christian et son estomac, d'ordinaire nonchalant, eut une contraction soudaine. Tout était flatteur dans ce petit couvert soigneusement préparé. Le chocolat moussait dans la tasse, le pain grillé sentait bon, le beurre offrait ses ronds historiés d'arabesques. Avec une satisfaction étonnée, Christian constata qu'il avait faim et qu'il mangerait avec plaisir. Il fit un mouvement pour se dresser, mais Mme Harnoy l'arrêta:
—Ne bougez pas. Je vais vous servir....
Délicatement elle prit les tartines, les beurra, les coupa, et, avec une grâce affable, attacha une serviette autour du cou de Christian. Puis elle commença de le faire manger, trempant les tartines dans le chocolat et les portant à la bouche du jeune homme. Un peu d'émotion se peignit sur le visage de Christian. Il se rappela, avec un battement de cœur, les soins dont sa mère entourait son enfance. C'était ainsi qu'elle le faisait manger quand il était tout petit et malade. Il ferma les yeux, comme pour se donner l'illusion que c'était elle qui se penchait là sur son lit, et sans parler, sans bouger, il continua à se laisser gâter affectueusement par cette bonne femme qui, en soulageant sa faiblesse, lui apportait en un instant l'illusion de son innocence recouvrée. M. Harnoy et le docteur Augagne regardaient avec satisfaction ce tableau.
Le lendemain, le médecin trouva son malade dans une si bonne condition qu'il lui posa un appareil, grâce auquel Christian put sortir de son lit et passer une partie de la journée dans le jardin. Ce fut là que, pour la première fois, depuis le jour de son accident, il revit Geneviève. La jeune fille revenait par les prés, portant à son bras un panier plein de champignons rosés. Elle s'approcha sans embarras du jeune homme et lui demanda des nouvelles de sa santé. Elle était rose et fraîche; ses cheveux blonds, un peu en désordre sous son chapeau de paille, se répandaient en mèches folles. Elle les releva d'un geste gracieux, après s'être débarrassée de son panier.
—Vous êtes plus fier que le jour où nous vous avons ramassé dans l'herbage, dit-elle gaîment. Vous nous avez fait bien peur!... Votre machine est réparée.. Le charron du village, qui est un habile ouvrier, a très bien compris ce que demandait votre chauffeur.
—Ma jambe sera malheureusement plus longue à raccommoder.... Mais le docteur Augagne aussi, mademoiselle, est un habile ouvrier....
—Il nous a affirmé, hier, que si vous étiez bien raisonnable, pendant une semaine, vous ne boiteriez pas.... Mais il ne faut pas bouger!
—Et moi qui voulais partir demain....
—Ce serait de la dernière imprudence!... A moins de vous faire porter à bras sur une civière.... Et il y dix lieues d'ici à Deauville.... Et puis vous ne goûteriez donc pas à mes champignons?
Elle lui montrait, en disant cela, son panier, et remuait de ses doigts blancs les girolles roses.