—Ne sont-ils pas appétissants?

—Mais ne craignez-vous pas de vous empoisonner? On assure que c'est très dangereux!

Elle éclata de rire:

—Non, monsieur, je ne le crains pas, et ni mon père, ni ma mère, ni les gens d'ici ne le craignent.... Tous les ans, nous faisons des débauches de champignons.... Et nous n'en sommes jamais morts.... Du moins jusqu'à présent.... Mais vous en mangerez, vous-même, ou bien je croirai que vous avez peur....

—J'en mangerai, mademoiselle, n'en doutez pas, dit Christian, et si je n'avais pas de si bonnes raisons de rester chez vous, celle-là me suffirait pour ne pas partir.

Mme Harnoy, entendant sa fille causer avec Christian sous sa fenêtre, vint dans le jardin les rejoindre, et, jusqu'au coucher du soleil, ils restèrent là tous les trois. Le temps passa avec une rapidité incroyable pour le malade, et la journée était terminée qu'il n'avait pas eu un seul de ces instants de dégoût et d'ennui pendant lesquels il cherchait furieusement l'oubli de lui-même. Il se sentait las d'une bonne fatigue, détendu et comme amolli par le grand air, pris par le calme endormeur des vastes plaines et des bois sourds. Il se laissa reporter dans son lit, dîna gaiment, et s'endormit de bonne heure, ce qui ne l'empêcha pas de ne se réveiller qu'au matin.

Quand il ouvrit les yeux et vit le jour blanchir sa fenêtre, il eut un mouvement de satisfaction. L'insomnie, qu'il redoutait tant, paraissait l'avoir fui. C'était comme une transformation de son être. Il accueillit la visite de son père et du docteur Augagne avec un si visible plaisir que Vernier en fut profondément heureux. Quant au médecin, il suivait avec une attention méditative l'évolution qui commençait dans l'état général de son malade. La crise qu'il attendait de la suppression totale et brusque de l'alcool ne s'était pas produite. Au lieu d'un état de fébrilité inquiète, d'irritation hargneuse, il ne voyait qu'une torpeur salutaire et une souriante résignation. Christian s'accommodait du régime qu'on lui imposait, il ne réclamait plus d'excitants. Il ne parlait plus de s'en aller. Il y avait à ces effets surprenants une cause déterminante, physique ou morale. Il la chercha et ne fut pas long à la trouver.

Christian n'était dans un équilibre parfait que quand Mlle Harnoy restait auprès de lui. Si Geneviève était obligée de s'absenter pour le service de la maison, pour se promener avec son père, ou pour travailler dans sa chambre, le jeune homme devenait nerveux, presque irritable. Mme Harnoy ne pouvait plus tirer de lui que des réponses monosyllabiques. Quant au père, il était visible qu'il l'agaçait supérieurement. Geneviève reparaissait-elle auprès de la guérite en osier dans laquelle, sa jambe étendue sur un escabeau, Christian passait ses journées, aussitôt le rayonnement de la satisfaction illuminait le visage du blessé. D'un coup d'œil, elle le calmait; d'un geste, elle lui imposait l'obéissance. Pour lui complaire, il se contraignait à faire d'interminables parties de piquet avec M. Harnoy. Mais il fallait qu'elle fût là, son ouvrage sur les genoux, ou causant avec sa mère. Alors tout paraissait supportable à Christian. Il ne demandait plus rien. Le docteur Augagne, pour en avoir le cœur net, dit au bout de quinze jours à son malade:

—Mon cher ami, vous avez eu une patience d'ange. Mais les corvées les plus lourdes ont une limite. Je crois pouvoir vous rendre votre liberté. Vous avez la jambe dans du plâtre. Par conséquent, rien ne vous empêche de monter en voiture. Quand vous voudrez rentrer à Tourgeville, vous en êtes le maître....

Christian accueillit cette ouverture avec une froideur marquée. Son visage se rembrunit. Il garda le silence. Puis au bout d'un instant: