—Qu'est-ce qui vous prend? s'écria le docteur Augagne. C'est vous, Christian, qui me tenez de pareils propos? Voilà bien la chose la plus inattendue! Que dirait le brillant et verveux Clamiron s'il vous entendait?
—Ah! Clamiron est un idiot!
—Et la délicieuse Étiennette Dhariel, qu'est-ce qu'elle penserait si elle vous découvrait des tendances aussi bourgeoises? Quoi! Des idées de famille?
Christian s'assombrit. Il resta un moment silencieux. Puis avec une gravité inusitée:
—Vous vous moquez de moi, mon cher docteur. Et je le mérite. Car tout ce que je pense-là est en désaccord complet avec ce que je pensais auparavant. Quand avais-je tort? Je crois bien que c'est quand je menais une vie enragée, avec des compagnons aussi fous que moi, et non pas aujourd'hui, où je comprends l'avantage qu'il y a à être doux, dévoué et simple, en voyant, sous mes yeux, le dévouement, la simplicité et la douceur incarnés en ces deux femmes qui sont le vertu même. Il y a donc des créatures pareilles dans le monde? Et comment ai-je été assez malheureux pour n'en pas connaître jusqu'ici? Vous savez ce qu'est mon entourage. Où aurais-je pris le goût de la modestie et de la bonté? Je ne vois que des gens acharnés à la conquête de la fortune, et par tous les moyens. Je ne connais que des êtres égoïstes jusqu'à la férocité. Les hommes, les femmes se ruent aux affaires et au plaisir, comme à une bataille. Les amis n'ont qu'une pensée: tirer de vous tout ce qui sera à leur convenance, quitte à vous délaisser dès que vous ne leur offrez plus la somme de satisfaction qu'ils réclament. Les maîtresses vous exploitent et vous dépravent, avec la joie affreuse de se venger des sujétions qui leur sont imposées par votre caprice. Ce n'est partout que duplicité et concupiscence. L'atmosphère dans laquelle on vit est empoisonnée d'hypocrisie et de haine. Et c'est alors que pour s'étourdir, pour ne plus voir toute l'infamie qui vous environne et toute la boue qui vous submerge, on se jette dans l'ivresse qui fait oublier. Et puis c'est une habitude qui paraît bonne et à laquelle on s'attache désespérément. On se fuit soi-même, ce qui est plus commode que de se corriger. Bientôt on n'a plus même la force de réagir, et on est une épave de plus emportée par le courant du vice. J'en étais là, il n'y a pas quinze jours. Un hasard m'a ouvert les yeux. Je comprends tout ce que vous me disiez de sensé et que je tournais en dérision. Vous aviez raison: j'étais une bête brute, je désolais mon père, je dégoûtais les gens raisonnables, et je courais à la folie. Mais c'est fini. Je suis en état de faire la différence entre ce que j'ai fait jusqu'ici et ce que je dois faire désormais. C'est un grand bonheur pour moi de m'être cassé la jambe. Car si j'avais continué à vivre encore un an, entre des Clamiron et des Dhariel, j'étais perdu.
Le docteur Augagne parut abasourdi par une telle déclaration. Il regarda son malade avec inquiétude:
—Mais comment allez-vous faire pour rompre avec eux?
—Comment? Oh! mon Dieu, de la manière la plus simple du monde. Je donnerai de l'argent à Étiennette et je mettrai Clamiron à la porte. Étiennette me trompe à l'heure et à la course, pour peu qu'on y mette le prix. Quant à Clamiron, qui vit à mes crochets, il me déteste de tout son cœur. Si vous croyez que je vais prendre des gants avec eux!
—Mais vous êtes bien décidé?
—Vous aurais-je parlé comme je viens de le faire? J'ai eu le temps de réfléchir, depuis que je suis ici. C'est la première fois que cela m'arrive depuis plusieurs années. Je ne vois pas très bien pourquoi je continuerais à me ruiner la santé, à désoler mon père et à scandaliser le monde, pour l'unique satisfaction de faire des rentes d'une coquine et de bourrer un pique-assiette. Je les ai assez vus, ces gaillards-là! Passons à un autre divertissement.