—Lequel?
—N'importe lequel, pourvu que ce ne soit pas le même. En attendant, priez mon père de venir demain me voir, afin que je m'entende avec lui au sujet de ce qu'il convient de faire pour M. Harnoy.
La conversation prit fin. Mme Harnoy et sa fille arrivaient dans un tonneau d'osier, attelé d'un vieux poney ébouriffé, seule voiture de la maison. Aidé par le docteur, le jeune homme prit place auprès des deux femmes. Mlle Harnoy rassembla les guides, donna du fouet à son cheval qui partit d'un trot résigné. Et par les chemins creux, bordés de grands hêtres, dans la fraîcheur du soir, ils s'en allèrent, paisibles, faire leur petit tour de promenade quotidienne.
A Tourgeville, cependant, le beau calme avec lequel Étiennette avait accueilli la nouvelle de l'accident arrivé à Christian commençait à s'altérer. La visite de M. Vernier à la villa avait, pendant deux jours, défrayé la conversation des amies de Mlle Dhariel et des camarades de Christian. Un valet de pied, envoyé à cheval, le troisième jour, pour prendre des nouvelles du blessé, avait, en échange d'une lettre fort tendre écrite par Étiennette, rapporté cette simple réponse verbale: «Le mieux continue». Le valet, interrogé, avait donné les renseignements suivants:
«La propriété dans laquelle M. Vernier était soigné s'appelait Saint-Georges-lès-Berneville. On arrivait à la maison, située en pleine campagne, par des chemins affreux. Ce n'était pas étonnant que M. Christian eût démoli son automobile dans des fondrières pareilles. Par temps de pluie, on pourrait bien y rester avec un cheval. Et l'habitation, fallait voir! Deux étages, couverture de tuiles, et pas même de cour d'entrée. On s'amenait par un enclos dans lequel les poules, les cochons, sauf votre respect, et les vaches se promenaient en liberté. Comme personnel, une cuisinière et une bonne. C'était le jardinier qui soignait le cheval, un biquot couronné, dont on ne trouverait pas soixante francs au Tattersall. Et les dames portaient des robes dont des femmes de chambre qui se respectent ne voudraient certes pas les jours ordinaires!»
Ces racontars, colportés par Étiennette, avaient mis Longin et Vertemousse en veine de curiosité. Ces seigneurs, venus pour tirer au pigeon à Deauville, formèrent le projet d'aller surprendre leur ami sur son lit de misère. Ils frétèrent un breack et partirent bon train pour Saint-Georges-lès-Berneville. C'était le douzième jour après l'accident. Il était entendu qu'à leur retour, ils viendraient dîner à Tourgeville pour apporter à Étiennette leurs impressions personnelles. Fort différentes de celles du valet de pied, elles eurent le privilège d'agacer extraordinairement Mlle Dhariel. Les deux boscards avaient trouvé Christian étendu sous l'ombrage, parmi les fleurs, et leur arrivée avait mis en fuite une très jolie personne blonde qui paraissait faire la lecture au blessé.
Celui-ci avait plutôt paru contrarié de les voir. Il ne les avait pas mal reçus. Après une course de dix lieues, à travers champs, c'eût été raide. Mais il ne s'en était fallu que de peu. Il les avait rassurés sur son état, qui, du reste, paraissait excellent, et, sans l'arrivée d'une vieille dame, qui leur avait apporté de la bière, il y avait gros à parier que Christian les aurait laissés repartir sans leur offrir un verre d'eau. Du reste, la propriété était charmante, quoique modeste, et les gens qui l'habitaient paraissaient être de bons bourgeois de Paris en villégiature. D'après ce qu'avaient compris Vertemousse et Longin, la jolie personne blonde était la fille de la vieille dame. Et Christian, qui paressait à l'ombre, en se faisant faire la lecture par elle, n'avait pas du tout l'air pressé de revenir en des lieux moins agrestes.
Ces communications rendirent Étiennette sérieuse. Elle devina qu'il y avait anguille sous roche et, transportée de fureur à la pensée qu'elle pourrait être roulée par Christian, elle s'apprêta à intervenir de la façon la plus énergique. Pour cette seule raison que Vernier lui avait interdit de se présenter à Saint-Georges et d'y relancer son amant, elle se sentait portée à y courir. Évidemment, le père avait intérêt à empêcher tout rapprochement entre son fils et elle. Donc son intérêt à elle exigeait qu'elle tâchât de voir Christian. Mais comment? Arriver là, tout de go, avec sa voiture, ou même, comme Vertemousse et Longin, avec un locatis? Son apparition ne ferait-elle pas sensation? N'était-elle pas, du reste, consignée et rien qu'à l'aspect de son ombrelle, toutes les portes ne se fermeraient-elles pas? Elle était plutôt un peu voyante, même quand elle se piquait d'être simple, la charmante Étiennette. Comme disait Clamiron: «Elle déplaçait beaucoup d'eau». Et il lui était bien difficile de passer inaperçue partout où elle allait. Dès lors, comment forcer la consigne, surprendre Christian, lui parler à loisir et l'enlever de bon gré ou de haute lutte? Étiennette, qui avait été comédienne, s'ingénia d'un moyen de théâtre. Elle acheta à Trouville un costume de garçon et décida d'aller, en travesti, à la recherche de son amant.
Christian, rasséréné, paisible, ne se doutait guère des projets formés contre sa libération. Il était redevenu tout simple, tout naïf, et y prenait un plaisir extrême. Son père, mandé par le docteur Augagne, avait amené cette fois, avec lui, Mme Vernier et l'indispensable baron Templier. L'élégance et la beauté d'Emmeline avaient produit leur effet sur Mme Harnoy, qui s'était répandue en regrets de n'avoir pas été avertie de cette aimable visite. Geneviève, avec sa grâce naturelle et aisée, avait fait à la famille de Christian les honneurs de son petit domaine. Elle avait improvisé un goûter avec de belles fraises et de la crème. Pendant ce temps-là, Christian s'expliquait avec son père.
Le résultat de leur entretien ne s'était pas fait attendre. Vernier, stupéfait, et ravi d'entendre Christian parler sagement et d'un ton posé, avait écouté, avec une faveur toute particulière, le résumé de la situation embarrassée de M. Harnoy. Mais le sens des affaires dominant toujours dans ses résolutions, il avait tout de suite exposé à son fils que M. Harnoy, n'ayant pas bien géré son commerce, quand il était aisé, le gérerait encore moins bien maintenant qu'il était difficile. Mettre de l'argent dans la maison de commission, c'était le jeter dans un trou. Et comme Christian se récriait, en reprochant à son père de se montrer trop positif, celui-ci avait répondu en souriant: