—Il y a mieux à faire. Je ne veux pas donner à M. Harnoy le moyen de végéter; je veux lui fournir l'occasion de s'enrichir. Je le charge de la représentation de la maison Vernier-Mareuil pour toute l'Amérique du Sud. Il connaît le pays. Je sais qu'il y a des correspondants. Nous y avons, nous-mêmes, de gros débouchés. Je l'intéresserai dans la vente. Il sera donc hors de peine.

—Eh bien! cause de ce projet avec lui, mais prends quelques précautions. Le bonhomme est susceptible, comme tous ceux qui ne sont pas favorisés par la réussite.... Et si tu lui posais ça tout net, dans la main, il pourrait regimber. Et il ne le faut pas.

—Sois tranquille! Mais toi, quels sont tes projets? Est-ce que tu vas rester encore ici?

—Ah! tant que je pourrai! Le séjour de cette maison est excellent pour moi. J'y mange, j'y dors, comme cela ne m'est pas arrivé depuis longtemps. L'air des champs me réussit. Je me demande si je ne suis pas né pour être agriculteur....

—Eh bien! qu'est-ce qui t'arrête? Tu n'as qu'à aller à Moret, t'installer, et prendre l'exploitation de la ferme en main....

—Oh! Moret? non. Je ne me vois pas à Moret.... Ici, oui.... Et, qui sait?... Pas longtemps, peut-être!...

M. Vernier vit le visage de Christian s'assombrir. Il n'insista pas. La métamorphose de son fils était si extraordinaire, qu'il n'en voulut pas mesurer plus exactement la portée. Il se tint pour satisfait du résultat acquis, et pensa que l'avenir se chargerait de débrouiller la situation. Il se dit bien que ce n'était pas l'air particulier qu'on respirait à Saint Georges-lès-Berneville qui avait modifié aussi profondément les goûts de Christian. Il entrevoyait que Mme Harnoy, si bonne garde-malade qu'elle eût été, n'avait pas, à elle seule, pu attacher si solidement Christian à la petite maison normande cachée parmi les pommiers de l'herbage. Il y découvrait clairement l'influence de la jeune fille blonde qui leur avait fait si gracieux accueil, avec ses beaux yeux et ses lèvres riantes. Mais si cette influence devait devenir souveraine et aider à sortir Christian de la mauvaise voie où il était engagé, ne serait-ce pas une faveur du ciel? Très prudemment, il se décida à laisser travailler la jeunesse, l'innocence et la beauté à une cure si difficile, et il prit congé de la famille Harnoy, en engageant le père à venir le voir à Deauville, pour causer de différentes affaires d'exportation sur lesquelles il désirait avoir son avis.

Christian vit partir avec soulagement son père, sa belle-mère et l'ami de celle-ci. Tout ce qui troublait maintenant sa quiétude monotone et délicieuse lui paraissait insupportable. Il commençait à marcher tout seul, en s'aidant d'une canne, et profitait de sa nouvelle liberté de mouvements pour aller, dans l'après-midi, à l'heure où Mlle Harnoy était occupée à la maison, s'asseoir dans un petit bosquet de chênes où, sur un banc de gazon, il restait à fumer en rêvant. Un saut de loup, dont l'escarpement éboulé était devenu praticable, séparait le jardin de la route. Il ne passait jamais personne dans ce chemin, si ce n'est quelque faucheur se rendant à son travail, ou un bûcheron regagnant sa coupe.

Le lendemain de la visite de M. Vernier, Christian, suivant son habitude, avait, après le déjeuner, gagné sa retraite fraîche et silencieuse. Il lisait vaguement un journal, et prêtait l'oreille au bourdonnement des grillons dans l'herbe. La chaleur était violente, et l'air vibrait comme embrasé par le soleil. Tout à coup, il reçut une petite motte de terre sur son journal. Il leva les yeux, et, sur la route, de l'autre côté du fossé, appuyé sur une bicyclette, il aperçut un jeune garçon, qui lui faisait un salut en riant. Comme il restait interdit, le bicycliste se décida à parler d'une voix gaie:

—Eh bien! est-ce que tu ne me reconnais pas? Serais-tu devenu myope à la campagne?