—Eh! il avait la jambe cassée, le mois dernier, et je la lui ai remise. Il ne tousse pas, il digère bien, il n'a pas le foie malade. Il a été trouvé bon pour le service militaire. Cela vous suffit-il?

—Parfaitement! déclara Harnoy.

—Eh bien! mon cher monsieur, j'ai bien l'honneur de vous saluer, me voilà arrivé chez mon client....

—Au revoir, docteur, et merci.

—Il n'y a pas de quoi! bougonna Augagne en entrant dans la maison, et, entre haut et bas, il ajouta:

—Diable soit du bonhomme qui interroge avec l'ardent désir de ne rien savoir! Après tout, qu'il marie sa fille à ce frénétique de Christian, si c'est son rêve. Cela m'est bien égal!

Il fit ses affaires et s'efforça de songer à autre chose. Mais le sentiment de la responsabilité par lui prise le troublait, et il ne pouvait se défendre de plaindre la jeune fille qui allait courir la périlleuse aventure d'épouser Christian. Avait-il le droit, étant maître de dire toute sa pensée, d'en retenir une partie: la plus grave? Il s'en alla tout seul sur la plage et marcha du côté de Deauville, réfléchissant profondément. Geneviève Harnoy en épousant Christian Vernier, assurément risquait sa tranquillité. Quel avantage pouvait-elle retirer de cette union? Et, là, toute une face du problème qu'il étudiait se révéla à lui, et philosophiquement si impressionnante, qu'il en demeura tout illuminé.

Il avait bien aperçu les difficultés au-devant desquelles marchait Geneviève, mais il avait méconnu les services que la jeune fille pouvait rendre. Certes, elle jouerait une partie terrible dont l'enjeu était son bonheur. Mais qui pouvait savoir si, au lieu de perdre le sien, elle ne gagnerait pas celui de Christian? Quelle influence une femme aimée et sage n'exercerait-elle pas sur l'esprit de ce garçon en voie de se perdre? Et pourquoi cette solution: Geneviève perdue par Christian? et point cette autre: Christian sauvé par Geneviève? Envisagée sous cet aspect, la question prenait une grandeur d'humanité saisissante. Avait-on le droit de contrarier les desseins secrets de la destinée qui mettait en présence ce jeune homme et cette jeune fille, peut-être pour le rachat providentiel de l'un par l'autre? Le crime serait-il de les laisser s'unir, ou bien de risquer de les séparer? Le brave docteur, en toute sincérité de conscience, hésitait maintenant. Il revint vers sa maison, le front penché, se demandant où était la vérité et trouvant, pour l'une ou l'autre conclusion, autant de raisons probantes. Il lui sembla qu'une précaution suprême concilierait toutes les conditions contraires de prudence et de générosité, et il se décida à parler à Geneviève.

Il dînait ce même jour à la villa Vernier, avec son neveu, ami d'enfance du baron Templier. Le jeune docteur, très savant, très moderne, imbu des idées vitalistes du grand Appel, préparait son concours d'agrégation et se spécialisait dans des travaux de biologie qui devaient promptement le mettre en évidence. L'oncle et le neveu, affablement accueillis par Emmeline, qui traitait avec faveur toutes les personnes bien vues par Raymond, anxieusement par Harnoy, qui ressassait les confidences du docteur, furent, dès le premier instant, accaparés par Vernier. Avant tout, l'industriel voulait connaître le résultat de l'entrevue entre Augagne et le père de Geneviève.

La jeune fille, très simplement vêtue, était assise auprès de Mme Vernier, et la modestie de sa mise donnait une valeur toute particulière à la grâce de sa figure. La coquette la plus habile n'aurait pas mieux combiné l'effet à produire et n'en aurait pas tiré un parti plus heureux que cette enfant par son charme sans préparation. Dès le premier instant, elle avait attiré les regards de Jean Augagne, et pendant que le docteur causait avec Vernier sur la terrasse, un petit groupe s'était formé, composé de Christian, d'Emmeline, du jeune médecin et de Raymond. Geneviève en était le centre et l'attrait. Mme Vernier questionna Jean Augagne sur sa campagne d'Indo-Chine. Il la raconta d'une voix très douce, avec une réserve parfaite, mettant tout le mérite des travaux entrepris au compte de son chef, et ne cherchant pas à se tailler une part dans sa gloire.