—Même l'affection d'une femme dévouée?

Le vieux médecin regarda, avec une sincère angoisse, la jeune fille, et, d'un ton très bas, comme s'il faisait un aveu très douloureux:

—Même l'affection la plus tendre et la plus clairvoyante. Ils se sauvaient comme des malfaiteurs, ils mentaient, ils devenaient capables de tout. J'en ai vu qu'on enfermait, et qui s'enivraient avec de l'eau de Cologne, de l'élixir dentifrice, et même du vernis à bottines.

—Des fous!

—Des alcooliques.

—N'y a-t-il donc pas de remède? Vous luttez, vous, docteur, cependant. Je sais que vous êtes un des promoteurs de la ligue contre ce véritable fléau social.

—Oui, nous luttons, par la parole, par la plume, dans des conférences, dans des brochures, dans des journaux. Mais quels résultats obtenons-nous? De bien médiocres. Faire appel à la raison humaine? Quelle chimère! Pour déraciner l'alcoolisme, il faut fermer tous les cabarets de France, ceux où il y a de la dorure et des tables de marbre, comme ceux où l'on consomme sur le zinc du comptoir. Et pour cela, une loi est nécessaire. Vous m'entendez, on n'obtiendra le salut de ce pays, pourri par l'alcoolisme, qu'en défendant de vendre de l'alcool, comme si c'était du poison. Tant qu'on n'aura pas pris chez nous les mesures qu'on a édictées en Suède, en Russie, et ailleurs, on boira, on s'enivrera, on se tuera, et les hôpitaux regorgeront, ainsi que les prisons et les bagnes.

Geneviève avait écouté les paroles enflammées du médecin avec une attention extrême. Elle hocha la tête, puis:

—Un dernier mot, docteur. A l'âge qu'a M. Christian, l'organisme est-il encore capable de se purger des germes malfaisants qui y ont été introduits? Enfin, est-il encore temps de sauver ce malheureux garçon?

—Certes!