—Tout ça, pour Christian! Ah! sacré Christian! Même s'il voulait boire sa succession, il ne le pourrait pas!
—Dis donc, fiston, tu devrais bien t'en faire envoyer des caisses par ta famille!
—Eh bien! Et l'adjudant? Ah! il y en aurait du raffut!
—Caisse pour lui! Et voilà tout!
—Ah! il s'en ferait claquer son ceinturon!
—Mais il ne nous laisserait pas siroter un verre!
Les cartes, au milieu des bouteilles, à leur tour apparaissaient. Le jeu achevait ce qu'avait commencé l'absinthe. Et ces jeunes gens rentraient au quartier abrutis par l'ivresse méchante de l'alcool. Christian, malgré le peu de zèle avec lequel il servait, n'était pas mal noté. Il avait, quand il était lucide, une grâce aimable et une générosité facile, qui le faisaient bien venir de ses supérieurs. Il avait un jour tiré d'affaire le brigadier-fourrier qui, pour les beaux yeux d'une fille de café-concert, s'était laissé aller à manger la grenouille. Il fallait trouver treize cents francs, en vingt-quatre heures, pour arracher ce malheureux au conseil de guerre. A l'instant même, Christian les avait donnés. Tout l'escadron connaissait l'histoire. Les officiers avaient fermé les yeux. Le brigadier avait été changé. On lui avait retiré le maniement des fonds de l'ordinaire. Mais Christian avait bénéficié de son bon mouvement. Il avait sauvé un accroc à l'honneur militaire. Et chacun lui en savait gré, par solidarité. Il avait donc réussi à passer sans crises graves, sans sérieuses punitions, son année de service, et il était rentré à Paris, pour assister au mariage de son père avec Mlle de Vernecourt. Cette soudaine modification de l'existence paternelle ne l'avait pas comblé d'aise. Outre que les façons d'être de la jeune personne avec Vernier-Mareuil, ne lui avaient pas paru empreintes d'une tendresse impressionnante, il trouvait assez inutile qu'un homme arrivé à l'âge mur, et ayant tant de facilités pour se distraire, se chargeât du souci d'une femme légitime. Il s'en était expliqué avec ses amis, en toute ouverture de cœur et sans aucun ménagement pour l'auteur de ses jours:
—Voyez-vous, mes enfants, papa s'est laissé placer un laissé-pour-compte de l'aristocratie.... La petite Vernecourt était montée en graine. Madame sa mère, avec ses panaches, ses prétentions et ses bas percés, avait découragé tous les amateurs.... On s'est jeté sur Vernier-Mareuil, comme la misère sur le pauvre monde.... Les nobles amis de papa ont tous aidé à le pousser dans la nasse.... Et ça n'est pas très chic, ce qu'ils ont fait là.... Mais, quand il s'agit de caser un des leurs qui est dans la purée, tous ces fils des Croisés remettraient Dieu en croix.... Papa n'a pas pu se dépêtrer. Il a fallu qu'il marche, et me voilà avec une belle-mère qui me fait l'effet d'avoir des dispositions pour colorer fâcheusement le front vénérable de mon auteur. Vernier-Mareuil saura ce que ça va lui coûter d'avoir coupé dans l'armorial. Mais, après tout, il a le droit de faire ce qui lui plaît: il est majeur.
Cette façon d'apprécier la conduite de son père donne la mesure de la cordialité qui régla les rapports de la jeune Mme Vernier-Mareuil avec le fils de la maison. Ils vécurent sur un pied de paix armée, jusqu'au jour où la belle-mère trouva l'occasion de rendre à Christian un important service qui les mit en confiance l'un et l'autre. La fortune de la maison ne datant que de la mort de sa mère, la part d'héritage de Christian avait été modeste. Il jouissait de trente mille francs de rente, que son père doublait par des libéralités supplémentaires. Avec ses cinq mille francs par mois, Christian avait bien de la peine à joindre les deux bouts, et quand l'année était mauvaise, le baccara cruel ou les femmes exigeantes, il fallait aller faire à la caisse une petite visite, qui amenait entre le père et le fils des débats orageux.
Mareuil, l'oncle, était encore plus terrible que Vernier. Sans besoins, il ne comprenait pas les dépenses somptuaires. Il vivait dans son bureau de la rue de Châteaudun, à conduire les affaires de la maison, n'en sortait que pour rentrer chez lui, boulevard Haussmann, et, excepté une quotidienne partie de bridge au Cercle des Chemins de fer, il ne connaissait d'autre plaisir que de signer des traites pour l'encaissement des fournitures faites dans les cinq parties du monde. La situation financière de Christian, qui n'avait jamais été bien bonne, devint un beau jour tout à fait mauvaise. Il fit la connaissance de Mlle Étiennette Dhariel.