C'était une très belle personne, qui passait pour avoir la plus jolie gorge de Paris et qui la montrait pour que chacun pût s'en convaincre. Elle avait joué les grues dans un théâtre du boulevard, et soudainement s'était découvert une voix de mezzo qu'elle avait travaillée avec zèle. C'était une fille extrêmement intelligente, vicieuse comme un cheval de fiacre, et capable d'un crime pour arriver à ses fins. Elle se vantait de ne savoir pas ce que c'était que l'amour. Un homme, pour elle, représentait un capital exploitable dont elle s'appliquait les revenus, et qu'elle rejetait impitoyablement quand il ne répondait plus à ses exigences. Ruineuse par principes, elle mettait son orgueil à faire dépenser de l'argent à ses amants. Elle n'admettait pas qu'on sortît de ses mains sans laisser toutes ses plumes. Elle faisait commerce de la galanterie comme les Anglais font commerce de la guerre: pour le gain.
Christian Vernier avait, dès le premier moment, représenté pour cette fille avide une proie superbe. Derrière lui, il y avait la maison de banque Vernier-Mareuil, et le Royal-Carte jaune dont les affiches, collées sur tous les murs des villes d'Europe, célébraient la prospérité. On annonçait les millions de litres vendus chaque année. Et Mareuil avait trouvé une réclame admirable pour ce produit de la maison: il l'appelait la liqueur laïque. On voyait ainsi que c'était ce qui convenait à tous les bons démocrates, et point ces liqueurs de moines qui se fabriquaient dans des couvents, avec des croix sur les bouteilles.
En trois mois, la charmante Étiennette trouva moyen de faire souscrire à Christian pour deux cent vingt mille francs de lettres de change, mais—fait beaucoup plus surprenant—elle se toqua de lui. Pour la première fois de sa vie, elle sut ce que c'était que le plaisir, mais elle ne modéra pas pour cela ses prétentions pécuniaires. Elle consentit à aimer, mais elle n'admit pas que ce fût pour rien. Vernier, cependant, en voyant présenter les billets de Christian, était entré dans une fureur dont les échos étaient arrivés jusqu'à sa femme. Celle-ci, fort indifférente en matière d'intérêt et n'estimant l'argent que pour ce qu'il représentait de satisfactions, se fit expliquer le cas du fils par le père et, à la grande stupéfaction de Vernier, donna complètement raison à Christian.
—A quoi vous sert votre fortune, je vous prie, dit-elle à son mari, si vous poussez des cris, comme un petit bourgeois, parce que ce garçon a fait une frasque un peu vive? Tâchez donc d'apprendre à vous conduire comme un homme dans votre situation. Christian est votre fils, ce qui n'est pas la même chose que d'être le fils de votre père. Il a pris des habitudes, des besoins, des idées que vous ne pouvez pas avoir et que vous ne comprenez même pas. Au lieu de lui savoir mauvais gré de faire sauter vos écus, vous devriez vous en réjouir. Il vous fait honneur en ayant les mains larges; il prouve qu'il est déjà grand seigneur. Sorti de vous, il ne peut appartenir qu'à l'aristocratie de l'argent. Voulez-vous qu'il se rabaisse en thésaurisant? Le fils de Vernier-Mareuil maudit par son père, parce qu'il a fait des dettes pour une femme? Vraiment, épargnez-vous ce ridicule. Et n'espérez pas que je vous donne raison en cette occasion. Vous m'humiliez, vous agissez comme un petit esprit, et, pour tout dire, comme un homme de rien.
—Eh! je suis parti de rien! Je ne veux pas retomber à rien! cria Vernier, enragé de se voir malmené, quand il comptait être plaint et encouragé. Ce garçon, si je le laisse aller, me ruinera!
—Ne dites donc pas de sottises! Vous savez bien que c'est impossible. Vous vous mettriez vous-même à entretenir des Étiennette Dhariel—ce qui vous coûterait encore bien plus cher qu'à Christian—que vous ne réussiriez pas à manger vos bénéfices. D'ailleurs, elle est gentille, cette petite.... Il a bon goût, votre fils.
—Comment la connaissez-vous? grogna Vernier.
—Comment ne la connaîtrais-je pas? Nous avons la même modiste. Je la rencontre au bois, au théâtre, aux courses. Elle était à Deauville, cette année. C'est même là que Christian a dû faire sa connaissance. Clamiron l'avait amenée chez lui, avec quelques autres de la même ondulation....
—Ce voyou?
—Oui, Pavé, comme on l'appelle, parce que son père était entrepreneur de travaux publics. Elle était trop coûteuse pour lui. Il l'a repassée à Christian.... On dit qu'elle est folle de lui!