A 1 — Venger son père sur sa mère : — Les Choéphores d’Eschyle, les Électres de Sophocle, d’Euripide, d’Attilius, de Q. Cicéron, de Pradon, de Longepierre, de Crébillon, de Rochefort, de Chénier et l’opéra de Guillard, les Orestes de Voltaire et d’Alfieri ; puis les Épigones de Sophocle, les Eriphyles de Sophocle et de Voltaire ; et enfin Hamlet, où se reconnaît si bien la méthode constante dont le poète rajeunissait ses sujets : par un changement presque antithétique des caractères et du milieu.
2 — Venger sa mère sur son père : — Zoé Chien-Chien (M. Matthey, 1881), où le parricide s’équilibre d’une passion incestueuse et se perpètre par la fille au lieu du fils. Saluons, en passant, cet unique effort original de notre drame devant la Situation IV.
B — Venger ses frères sur son fils (mais sans préméditation et presque en tombant dans la donnée « Imprudence ») : — Atalante d’Eschyle et Méléagre de Sophocle.
Sur 20 œuvres, 18 donc de la même nuance, 17 de la même sous-nuance, 13 sur le même sujet. Deux nuances et une sous-nuance en tout d’employées. Amusons-nous seulement à compter celles qu’on oublia :
Le père du justicier sera vengé par celui-ci sur son propre frère. Sur sa sœur. Sur sa maîtresse (ou sur son amant, car chacun des cas ci-énumérés se dédouble, selon le sexe du vengeur). Sur sa femme (ou son mari). Sur le propre fils du justicier. Sur sa fille. Sur son oncle paternel. Sur son oncle maternel. Sur sa tante paternelle. Sur sa tante maternelle. Sur son grand’père paternel, ou maternel ; sur sa grand’mère paternelle, ou maternelle. Sur son frère utérin, sur sa sœur utérine, etc. Sur tel allié de la famille (beau-frère, belle-sœur, etc.) ou collatéral. — Cette cinquantaine de variations dont une vingtaine au moins sont pathétiques se répétera successivement pour chacun des cas : venger un frère, une sœur, un époux, un fils, un aïeul, et ainsi de suite.
On fera, pour changer, assouvir ces vindictes, non sur la personne du coupable, mais sur un être qui lui soit cher (c’est de cette manière que Médée et Atrée frappèrent Jason et Thyeste sur les enfants de ceux-ci) ; des objets insensibles, quelquefois, tiennent aussi lieu de victimes.
Ve SITUATION
Traqué
(Châtiment — Fugitif)
La IIe situation était la réciproque de la Ire ; la situation traqué représente aussi une transposition au passif des IIIe et IVe et de toutes celles, en somme, où un danger poursuit une tête. Pourtant une démarcation reste creusée : dans Traqué l’élément sévisseur se tient au second plan ou n’en n’occupe, voire, aucun, pouvant être invisible, abstrait… Seul, le Fugitif nous intéresse, parfois innocent, toujours excusable ; car la faute, — s’il y en eut une — ainsi reculée dans le vague antérieur, apparaît fatale, acquise ; nous ne la discutons plus ni ne la reprenons, ce serait oiseux, mais sympathiquement nous en subissons les conséquences avec notre héros, qui n’est plus, quel qu’il soit, qu’un Homme en danger, c’est-à-dire un de notre parti, de notre bande, un moi. On se souvient de la vérité jetée à la face des hypocrisies par Wolfgang Gœthe : qu’ayant chacun en nous, à l’état de puissance, tous les crimes qui se commirent jamais, il ne s’en produit pas un qu’il ne nous soit loisible d’imaginer, très bien, accompli par nous-mêmes. Nous nous sentons, on dirait, complices des pires attentats. Ce qui s’explique d’ailleurs en pensant que nous en avons de bien autres parmi la ligne de nos hérédités ; et la valeur d’une vertu consisterait, peut-être, dans ce blasement d’instruite devant les fautes qui lui font antithèse ; auquel cas, hérédité et milieu, loin d’être des fatalités oppressives, deviendraient les germes de la sagesse qui, la satiété venue, en triomphe : voilà pourquoi le génie (non plus une névrose, mais l’inattendue victoire sur les névroses) naîtrait surtout dans des familles qui lui transmirent l’expérience de la folie ou parmi des malheureux qui lui en montrèrent, dans leur destruction mentale, l’anatomie entière. C’est à acquérir d’une façon moins coûteuse cette expérience de l’erreur et des catastrophes, c’est à en évoquer vivement pour mieux dire les innombrables souvenirs qui dormaient dans notre sang, afin d’en purifier à force de répétitions et y accoutumer nos âmes ombrageuses, que paraît correspondre le besoin d’une littérature à personnages et à émotions ; comme la musique, elle finit, exorcisme divin, par « adoucir les mœurs » et nous douer de cette force dans le sang-froid, base de toute vertu…
— Le caractère d’isolement, propre à la situation V donne une singulière unité à l’action et un champ très net pour l’observation psychologique ; la variété des décors et le romanesque des évènements n’y font non plus défaut.