1er novembre 1894
G. P.
LES
36 Situations Dramatiques
Gozzi soutenait qu’il ne peut y avoir que 36 situations tragiques. Schiller s’est donné beaucoup de peine pour en trouver davantage ; mais il n’en trouva pas même autant que Gozzi.
(Gœthe, Entretiens avec Eckermann.)
36 situations seulement !
Cet énoncé qu’aucun renseignement n’accompagne, ni de la part de Gozzi, ni de celle de Gœthe ou de Schiller, et qui pose le problème sans le résoudre, avait de quoi tourmenter.
Car celui qui affirmait — me répétais-je toujours — par ce nombre restreint une loi si fortement synthétique, avait justement l’imagination la plus fantasque : ce Gozzi, c’était l’auteur de Turandot et du Roi Cerf, deux œuvres, or, presque sans analogues, l’une sur la situation de l’Énigme et l’autre sur les phases de la métempsycose ; c’était le créateur d’un système dramatique, du fiabesque, et, par lui, l’esprit arabe chez nous transfusé, ont pu naître Hoffmann, Jean-Paul Richter et Poe.
Encore l’exubérance du Vénitien m’aurait-elle, peut-être, fait douter, puisqu’une fois lancé ce chiffre de 36, il s’était tu…
Mais l’ardent et sévère kantien, Schiller, le prince des esthéticiens modernes et le maître du drame vraiment historique, ne s’était-il pas, à son tour, devant ce précepte, « donné beaucoup de peine » (et de la peine d’un Schiller !), y ajoutant ainsi pour nous l’autorité de sa critique puissante et de sa riche mémoire ? M’objectais-je alors, pour hésiter, le seul point commun aux deux poètes, un goût vif de l’abstrait, — Gœthe, antipode exact du systématisme, esprit d’observateur, et qui, sa vie durant, évolua, m’apparaissait, méditant encore l’obsédant sujet, — bien des années après la mort de Schiller, bien des années après leurs fécondes causeries, et à l’époque où s’achevait Faust, cette suprême combinaison des éléments les plus contrastés[1].
[1] C’est Gœthe qui le déclare : Je dois, dit-il, l’intrigue à Calderon, la vision à Marlowe, la scène du lit à Cymbeline, la chanson ou sérénade à Hamlet, le prologue au livre de Job. On peut y ajouter : le premier prologue imité des Hindous, la scène du trépied renouvelant les nécromancies épiques, la visite à la guenon, digne de Théocrite, de nombreux ressouvenirs picturaux (scène première issue de Rembrandt ; mimes de la promenade, de la taverne, du puits, d’origine flamande), la fin inspirée de Dante, etc., etc.