Je n’en savais, toutefois, pas plus long…
Seul, en France, Gérard de Nerval avait embrassé, un court instant, de ce point de vue si haut, l’ensemble des productions scéniques, dans un article de L’Artiste sur la Jane Grey de Soumet. Avec quel dandysme, malheureusement ! Ayant, à ses débuts, voulu savoir le chiffre des actions possibles au théâtre, il en trouva 24, raconte-t-il. Pas plus que ses devanciers, il ne nous dit lesquelles. En revanche, les bases qu’il fournit ne peuvent satisfaire. Recourant, en effet, à la classification caduque des péchés capitaux, il se voit, d’abord, forcé d’en éliminer deux, gourmandise et paresse, et, à peu près, un troisième, la luxure… « ce serait don Juan peut-être… » On ne saisit pas mieux ce que l’avarice a fourni comme énergie tragique, et je discerne mal pour la contexture entière du drame, une divergence marquée de directions entre l’orgueil (l’esprit de tyrannie, sans doute) et la colère, à moins de n’admettre que leurs manifestations les plus opposées, et de risquer, à ce coup, de confondre celles de la colère avec celles de l’envie. Aussi bien eût fait Labrunie de conserver l’ex-huitième péché, la tristesse, qui lui aurait été utile, vis-à-vis de Manfred par exemple. Plus loin, le meurtre, désigné comme un facteur pour obtenir, en l’unissant tour à tour à chacun des autres, plusieurs des données, ne peut être accepté comme tel, puisqu’il est le commun accident, possible dans toutes, et le plus fréquent qui s’y produise. Enfin, le seul titre nommé par Nerval, Rivalité de reine et de sujette, ne convient, on le constatera, qu’à une sous-classe de l’une non pas des 24, mais des 36 situations dramatiques[2].
[2] J’ai remplacé le mot « tragique » de l’épigraphe par celui de « dramatique ». Les familiers de Gœthe savent que pour lui (qui fut un des « classiques » allemands) les deux termes sont synonymes dans ce passage. Du reste, nous allons le constater, nos drames ne possèdent pas de situations différentes de celles des tragédies, ni des « pièces », mais ils en enchevêtrent en général plusieurs, que déjà la tragédie dite implexe déroulait successivement.
Outre Nerval pourtant, personne plus n’a touché, à la manière si vraiment technique qu’on devine chez Gozzi, aux secrets de l’invention, et j’aperçois seulement, dans un ordre d’idées, quoique analogue, bien éloigné : la célèbre théorie de M. Sarcey sur la scène à faire, théorie en général très mal comprise d’une époque que le didactisme, c’est-à-dire la réflexion artistique, épouvante ; — des notes intimes de M. Dumas qui furent publiées contre son gré, si mes souvenirs d’enfant sont fidèles, il y a quelques années par le Temps et qui donnaient ce double schéma de Corneille et de Racine, pour le premier une héroïne disputée par deux héros, pour le second un héros disputé par deux héroïnes ; — et, en dernier lieu, des travaux, çà et là, de M. Valin sur la composition…
Et c’est tout, absolument tout.
… Enfin, — pour abréger, — je retrouvai les 36 situations, telles que dut les posséder Gozzi, et telles qu’on les retrouvera plus loin ; car ce fut bien, ainsi qu’il l’avait indiqué, 36 catégories que je dus créer afin d’y répartir convenablement les innombrables œuvres melpoméniennes. Ce nombre n’a rien cependant, je me hâte de le dire, de cabaliste ni de mystique ; on pourrait à la rigueur en choisir un légèrement plus ou moins élevé ; mais je considère celui-là comme le plus vraisemblable. Je m’abstiendrai d’exposer aucune des soixante et quelques théories que, pour ma distraction personnelle, j’ai esquissées dans le dessein d’aboutir par voie inverse, déductive, au précepte gozzien : ces exercices d’imagination sont parfois agréables, mais ils finissent le plus souvent par ruiner ce qu’ils prétendaient établir ; toute théorie s’écroulant à son tour, — tandis qu’une observation, un canon esthétique demeurent.
Or, à ce fait de déclarer qu’il n’y a pas plus de 36 situations dramatiques, va s’attacher un singulier corollaire, à savoir qu’il n’y a, de par la vie, que 36 émotions. Ainsi, 36 émotions au maximum, voilà la saveur de l’existence ; voilà ce qui va et vient sans relâche, ce qui remplit l’histoire comme des flots la mer et ce qui en est la substance, puisque c’est celle de l’humanité, dans les ténèbres des bois africains comme « Sous les Tilleuls » ou aux lueurs électriques du Boulevard, et l’était dès l’âge des corps à corps avec le lion des montagnes, et la sera, indubitablement, aux plus infinies distances du futur ; puisque, de ces 36 émotions, — pas une de plus, — nous colorons, non ! nous comprenons ce qui nous est étranger, jusqu’à la vie végétale et au mécanisme cosmique, — et que d’elles sont et seront à jamais construites nos théogonies et nos métaphysiques, tant de chers « au-delà ! »… 36 situations, 36 émotions, pas une de plus.
Il est donc compréhensible que ce soit devant la scène, où se mélangent infatigablement ces 36 émotions, qu’un peuple arrive à naître à la définitive conscience de lui-même ; aussi les Grecs commençaient-ils leurs villes par les bases d’un théâtre. Il est également naturel que, seules, les très grandes et complètes civilisations aient présenté une conception dramatique particulière et que, réciproquement, une de ces conceptions nouvelles doit être révélée à chaque évolution de la société[3] ; d’où l’obscure et fidèle attente de notre siècle devant les cénotaphes d’un art qui, depuis longtemps et pour des raisons, paraît-il, commerciales, ne s’y trouve, à proprement dire, plus.
[3] M. Strindberg, dans le Magazin de janvier 1892, n’est pas, cependant, de cet avis, parce qu’il a constaté que les plus grands centres commerciaux et de culture philosophique, tels que Londres et les cités allemandes, ne possèdent pas de théâtre vraiment original. Mais à mon tour, persuadé qu’aucune de ces villes n’a en réalité l’activité intellectuelle du Londres shakespearien ou du Weimar de Gœthe, je dénie aux spéculations, tant commerciales que philosophiques, l’honneur d’être les signes absolus de la civilisation. Les républiques italiennes de la Renaissance eurent d’heureux rivaux de commerce dans les Ottomans ; le Paris du XIIe siècle en eut dans la hanse rhénane, Rome antique dans Carthage, Athènes dans Corinthe. Florence fut peu philosophique ; elle eût été plutôt théologique et fut surtout politicienne : elle eut son théâtre. De même pour le Paris ogival ; de même pour Rome ; de même pour Athènes. Car elle est bien absurde la tradition tenace qui fait d’Athènes la patrie de la philosophie : Ioniens et Éléates, cette « gauche » et cette « droite » éternelles de l’antagonisme des métaphysiciens, étaient des Asiatiques ; dans l’île orientale de Samos naquit Pythagore, et Cypriote était Zénon, — ces deux plus solides moralistes pratiques ; Aristote, né sur les confins de la Macédoine, s’explique uniquement comme le « lemme » historique d’Alexandre devant Hellas ; la Grande Grèce, c’est-à-dire l’Italie méridionale et molle, était fertile en philosophes. Mais, si dans Athènes nous avons une fois compté Platon, qui fut esclave et s’imbut d’orientalisme, Socrate qui n’a même pas le visage d’un Grec ni même d’un Méditerranéen, puis Antisthène et Épicure, qui rééditèrent simplement, l’un avec charlatanisme, l’autre avec érudition, les doctrines ioniennes, il ne nous reste plus un philosophe à mettre à la charge de la ville tragique, religieuse et démocratique qui, d’instinct, haïssait les philosophes et, comme on dit, les « persécuta ».
Il résulte enfin de là qu’après avoir concentré ces « points de vue » du théâtre comme dans un panorama, nous allons y voir circuler, en quelque sorte, l’essentiel cortège de notre race : dans leurs costumes caractéristiques et bigarrés, Bacheliers chinois pinçant de leurs mandores, Rois hindous sur leurs chars, Héros nus d’Hellas, Chevaliers légendaires, Aventuriers de cape et d’épée, Damis aux longues perruques blondes, Nymphes étincelantes de pierreries, Agnès aux paupières frangées, chastes Vierges athénaïennes, grandes Impudiques de l’adultère et de l’inceste, hiératiques Confidents et Confidentes, Compères s’esclaffant, Apothicaires, Gourous de la cause religieuse grotesques interprètes, Satyres sautillant sur leurs jambes de bouc, laids Esclaves, Diables rouges à cornes vertes, bégayants Tartaglias, Graciosos farcis d’anecdotes, Clowns shakespeariens, Bouffons hugolesques, Théoriciens à « queues-de-pie » se réchauffant au bord de la rampe, précédés de gongs les Magistrats, Ascètes bouddhiques immobiles, Péris, Sacrificateurs en robes blanches, Martyrs dont l’auréole brille, Alcades, Ulysses trop habiles, Jeunes hommes purs, Fous sanglants, épouvantables Rakchasas, Messagers dispersant aux vents du ciel les calamités, Chœurs pleins de nostalgie, Prologues symboliques, oui, la voilà rassemblée, notre humanité, et s’agitant à son plus ardent période de fièvre, — mais toujours présentant quelqu’une des faces du prisme que posséda Gozzi.