Ces 36 faces, que j’ai entrepris de reconstituer, doivent être, par conséquent, fort évidentes et n’avoir rien d’utopique. De quoi nous ne serons persuadés qu’après les avoir vues se répéter, avec une aussi invariable netteté, dans toutes les époques et dans tous les genres. Le lecteur ne trouvera, il est vrai, dans mon exposé très sommaire, qu’un millier[4] d’exemples cités, desquels environ 800 empruntés à la scène ; mais j’ai compris dans ce nombre les œuvres les plus dissemblables et les plus célèbres, celles dont les autres ne sont guère que de plus ou moins habiles ou voulues mosaïques. C’est ainsi qu’il y verra les principaux drames de la Chine, des Indes, de Judée ; puis, — cela va de soi, — le théâtre grec. Seulement, au lieu de nous en tenir aux 32 tragédies classiques, nous mettrons à profit ces travaux de l’hellénisme, malheureusement enfouis dans leur latin pour l’indolence du public d’aujourd’hui, et qui permettent de reconstituer, dans leurs grandes lignes, des centaines de chefs-d’œuvre, quelques-uns plus étonnants que ceux que nous admirons, et tous offrant, dans l’ombre où on les relégua, l’intégrale fraîcheur du beau non dévoilé. Ensuite, laissant de côté, pour l’instant, une indication détaillée des mystères persans et médiévistes, lesquels d’ailleurs dépendent à peu près sans exception de deux ou trois situations, et qui attendent une étude très particulière, nous parcourrons les auteurs espagnols, nos classiques français, les Italiens et le renouvellement romantique depuis le Cycle shakespearien, par l’Allemagne, jusque chez nous et dans le reste de la littérature moderne. Et nous aurons éprouvé d’une façon, il me semble, définitive cette théorie des 36 situations, quand nous l’aurons, après cela, mise en contact avec la production théâtrale d’une période récente de dix années (soit : 1881-90). — Deux cents exemples environ seront ensuite pris dans les genres littéraires voisins du dramatique : roman, épopée, histoire, et dans la réalité.

[4] Ce qui fait cinq à six mille personnages à faire évoluer sous ses yeux, travail de tactique déjà terrible dans un espace aussi restreint.

Car cette exploration peut et doit être poursuivie, pour donner des résultats, sur nature : je veux dire par là en politique, aux tribunaux, dans la vie quotidienne. Je ne puis aujourd’hui qu’indiquer au chercheur, s’il veut descendre jusqu’aux moindres nuances, les patientes nomenclatures qui en sont dressées par les ouvrages de casuistique brahmaniques et chrétiens ; veut-il au contraire s’élever, en méditant les résultats presque immuables, aux principes mêmes, il les retrouvera, un peu épars, mais lucidement dégagés, dans le code, ce livre de chevet pour l’écrivain scénique… Au milieu de ces investigations, la présente étude lui paraîtra bientôt une sorte d’introduction à un intarissable, un merveilleux cours où conflueraient momentanément, dans leur primordiale unité, histoire, poésie gnomique, écrits moralistes (et a-moralistes), humorisme, psychologie, droit, épopée, roman, conte, fable, mythe, prophétie, proverbe… et qui s’appellerait quelque chose comme le Cours de l’Existence…

Il nous est du moins loisible d’observer dès ici, du haut de notre théorie, mainte question, pour nous capitale :

Quelles sont les situations dramatiques négligées par notre époque, si fidèle en revanche à ressasser les mêmes, peu nombreuses ? Quelles sont au contraire les plus usitées ? Quelles les plus négligées et quelles les plus usitées de chaque époque, genre, école, écrivain ? Les raisons de ces préférences ?… Interrogations identiques devant les classes et sous-classes des situations.

D’un tel examen (il n’y faut que patience), d’abord va ressortir la liste des combinaisons (situations et classes ou sous-classes d’icelles) actuellement en friche, et qui restent encore à exploiter par conséquent pour l’art contemporain ; et, deuxièmement, comment cette adaptation peut se faire : à savoir par l’application des mêmes moyens qui ont servi naguère pour rajeunir les premières données. Chemin faisant, il nous arrivera encore de relever, à l’intérieur de telle ou telle de ces 36 catégories, un cas unique, — sans parenté immédiate, produit de quelque inspiration vigoureuse, et dont aucune des 35 sœurs ne contient l’analogue. Mais, en déterminant alors avec soin le degré exact qui convient à ce cas parmi les sous-classes de la Situation à laquelle il appartient[5], nous pourrons constituer ensuite, dans chacune des 35 autres, une sous-classe symétrique à celle-là : ainsi seront créées 35 intrigues générales absolument vierges. Celles-ci donneront, pour peu qu’on se plaise à les traiter d’après le goût des innombrables écoles passées et présentes, — 35 séries de « pastiches originaux » ; et, en outre, 35 scénarios nouveaux, d’une figure, certes, autrement imprévue que la plupart de nos drames, inspirés soit de livres, soit d’une réalité qui, vue à la clarté d’anciennes lectures, révélait à la vue leurs seuls reflets, tant que, parmi son obscur labyrinthe, nous n’avions pas, pour nous guider, le précieux fil avec Gozzi disparu.

[5] J’indique à la fin de ce travail comment on doit s’y prendre pour subdiviser n’importe laquelle des 36 situations.

Puisque nous l’avons, déroulons-le.

Ire SITUATION
Implorer

(Le titre technique, formé des éléments dynamiques indispensables, serait : Un Persécuteur, un Suppliant et une Puissance indécise.)