Car les deux définitions, l’éclectique et la naturaliste, ne concernent qu’une restreinte partie des arts et qu’un seul de leurs côtés : ce petit nombre à qui l’imitation est ouverte (peinture, littérature à personnages, et, à la rigueur, sculpture), et de celles-ci le côté, encore, purement imitatif. Que signifient en effet nos deux définitions (qui, l’une comme l’autre, reposent sur la reproduction de la réalité, l’une pour en exalter l’importance et l’autre pour la lui chicaner), si on les confronte avec : — la Musique, — la Poésie didactique d’un Hésiode, — les incantations Védiques et Mallarmiennes, — la véritable Statuaire, simplifiée et significatrice, à grands coups de ciseau, comme celle du XIIIe siècle et celle de Phidias, — l’Ornemental et le Décoratif, — la « beauté » d’une Démonstration géométrique (l’Uranie ancienne), — l’Éloquence de raisonnement, — l’Architecture enfin, cet art qui renaît à cette heure dans le silence et l’oubli, cet art qui vient périodiquement réunir, et, tel qu’une arche, sauver les autres, cet art qui va une fois de plus nous enlever aux niaiseries prématurément séniles des dilettantes et des sectaires[10].
[10] Il est vrai que M. Joséphin Péladan diagnostique de l’Architecture qu’elle est décédée en 1789 ! et, à sa suite, l’ignare troupeau, qui de son verbe tire subsistance, fait chorus. Le premier gavroche, levant son index, démontrerait le contraire, en preuves visibles : à commencer par notre Arc de Triomphe, qui vaut certes à lui seul toute la construction du siècle dernier et ennoblit l’ouest de Paris, — pour aboutir au récent et cyclopéen travail du fer, soulevant dans les édifices, auxquels il est encore intérieur, des salles comme la Bibliothèque, les Halles, le Palais des Machines, et prêt déjà à éclore aux surfaces en élégances et en énergies inconnues — sans oublier, en passant, Mazas, MM. de l’ésotérisme !
A cette hauteur se tient en effet un principe plus large que le naturalisme avec sa méthode expérimentale et que les idéalismes qui lui livrent bataille : la Logique.
D’elle se réclame ce mien travail. On peut voir en lui d’ailleurs une suite, si l’on veut, de l’observation naturaliste. N’est-il pas la même œuvre, transportée du « coin de nature » au « tempérament » jusqu’ici laissé en friche, l’expérience « préparée » sur le terrain des déductions, selon qu’il est d’usage en astronomie ? N’est-ce pas, en quelque sorte, le nettoyage de la vitre, la taille préalable de la lentille par où le public verra ?…
Au moyen de cette logique, ou convenance, Viollet-le-Duc a fait apprécier les merveilles de notre grand siècle, du Siècle XIII, — substituant, pour ne citer que cela, à la candide admiration de 1830, devant tel saint de pierre « si pittoresquement » juché sur la pointe d’une ogive, cette explication profonde de bon constructeur : à savoir qu’une pierre du poids et des dimensions exactes de ce saint était, là, indispensable pour empêcher l’ogive d’éclater sous la double pression latérale, — d’où la satisfaction instinctive de nos yeux. C’est un grand malheur que la compréhension de cet âge magnifique où un saint Louis présidait la multiple vie communale, et dont le seul égal au monde fut le siècle où Périclès dirigeait, de la métropole athénienne, un mouvement identique, que cette compréhension, qui nous serait si utile, ait été horriblement compromise dans le carnaval romantique : le livre de Notre-Dame de Paris, admirable du reste à sa date, mais où le public croit tenir un portrait de ce « moyen-âge » (l’appellation la plus absurde, entre parenthèses !), le représente, par un choix bizarre, mort depuis longtemps, — après la guerre de cent années qui nous anémia au point que nous tombâmes, sans défense et passifs, sous la domination de l’art national florentin, dit renaissant, puis des diverses influences anciennes et étrangères pour quatre siècles ! Et, jusqu’à cette minute même où j’écris, ç’a été pitié que de lire quoi que ce fût de littéraire au sujet du passé le plus incomparable : hier, un Renan parlait de l’art ogival comme un effort demeuré impuissant ! (Souvenirs d’enfance et de jeunesse) ou père d’œuvres peu durables ! (Prière sur l’Acropole) ; demain, dans En route, qui va paraître, un critique sagace aux questions contemporaines, Huysmans, fera la plus stupéfiante salade avec les voûtes romanes, la peinture des Primitifs, le plain-chant grégorien, salade dont la recette infaillible est « la foi », bien entendu, et qui s’appelle le « moyen-âge », naturellement, ce qui n’embrasse que dix siècles de l’humanité, plus du tiers de son histoire authentique, trois époques fort ennemies l’une de l’autre, des peuples très opposés, — quelque chose d’équivalent à un mariage entre Alcibiade et Sainte-Geneviève…
Le « moyen-âge », ou, pour parler plus proprement, les siècles XII, XIII et XIV, ne furent aucunement fantaisistes et capricieux ; c’eût été l’affaire d’une génération, comme sous Louis-Philippe. Il ne fut pas davantage mystique, au sens du jour, qui prend pour le monument le brouillard qui l’enveloppe à nos yeux. Son architecture fut édifiée pierre par pierre, dessin à dessin, par les raisons les plus pratiques. Dans sa sculpture, il n’y a jamais eu de naïf — que nous, quand nous la croyions telle ; elle est réaliste bien plus que la nôtre, et, si pour persister dans l’opinion contraire on se raccroche aux formes étranges des gargouilles, nous dirons que, nées d’un symbolisme frère de ceux d’Égypte et de Grèce, elles figurent les analogies également ingénieuses et profondes, obscurément remémorées plus tard par un Cornélius Agrippa, et d’où sont sorties nos classifications naturelles, — qui peut-être un jour y retourneront. Sur ce temps s’élevait le Thomisme, dernièrement remis en honneur pour combattre le positivisme, et qui réalisa une si heureuse harmonie entre l’aristotélisme et la foi, entre la science et l’indispensable théologie ; car alors la raison était adorée au-dessus de tout dans le syllogisme, et la « mysticité » se déduisait plus patiemment que nos métaphysiques ; alors naissaient les sciences naturelles, et, dans l’oreille des poètes, se choisissaient toutes les lois sur lesquelles vit notre poésie, ces rythmes que nous en sommes encore à voir au travers de Ronsard, cette Rime que nous avons donnée à l’Europe en même temps que ta Voûte à Nervures, ô petite ville de Saint-Denis, suzeraine oriflamme, barque-pilote de la France ! Tout cela naissait et grandissait au sourire grave et doux de la même sagesse qui s’appela, sur les bords de la mer Ionienne, Athénè.
Vers un nouvel aspect de cette même logique appareille déjà notre époque, maintenant que, bue l’antiquité avec les forces de laquelle nous régnâmes une seconde fois sur l’Europe au XVIIe, et bue avec l’influence germanique la dernière des grandes influences étrangères, nous nous retournons sur la réalité, sur l’avenir ; ainsi, quand chaque cité grecque eut absorbé les voisins cultes locaux (ses « influences étrangères ») et les cultes d’Orient (l’antiquité d’alors), se forma la plus belle des mythologies. C’est, du moins, à un art purement logique, purement technicien, aux créations d’ailleurs infiniment variées, que me semblent converger toutes nos tendances littéraires. J’y vois partis Flaubert et Zola, ces âpres précurseurs, non point par tel de leurs écrits, mais par l’ensemble, et Ibsen et Strindberg, et tous ces écrivains volontairement oublieux de leurs bibliothèques comme les Hellènes le furent des lettres barbares ; là, va Maeterlinck, ayant réduit l’action au développement d’une idée unique ; et Verlaine, délivrant des règles conventionnelles et superstitieusement révérées le rythme vrai, qui se donne à lui-même ses règles, Verlaine, faisant chanter à pleine voix les grandes orgues du Vers, renouvelé avec la justesse d’oreille de ces ménestrels créateurs des précédentes cadences ; là-bas tend aussi Mallarmé, prince de l’ellipse, lorsqu’il aère la syntaxe, en expulsant la nuée de nos petits mots parasites et nos loqueteuses formules, imitées des décadences anciennes et exhumées, dirait-on, des « traités de phraséologie » pour la préparation de la licence ; lorsqu’il forge et incurve l’hyperbole d’un parler nouveau en proportion avec le poids des idées qu’il doit porter ; en cette direction nous appelle Moréas, à cette source de notre littérature, mais sans se dégager, malheureusement, de l’italianisme de notre soi-disant renaissance et sans s’élancer assez haut dans le passé ; et devers ce dernier flottent jusqu’à nos plus récents mystiques, bien qu’incertains, peut-être, parmi leurs brumes violettes, entre ces deux grèves, de dix siècles distantes, la fin du monde romain et l’arrêt de notre culture médiéviste ; oui, tous ceux-là, et d’autres non moins glorieux, me paraissent aller au même but : après la destruction des formes conventionnelles latines, accomplie en 1830 mais au profit des passagères prépondérances saxonnes, l’abolition définitive de toute autorité absolue, même de celle de la nature et de nos sciences, ses actuelles interprètes ; puis l’édification, au-dessus de ces débris, de la simple logique, d’un art uniquement technicien et capable, par ce fait, de révéler un système harmonique inconnu, d’un art — artiste en un mot.
… En littératures, en la dramatique qui particulièrement nous occupe, l’examen des Proportions que j’ai annoncé plus haut et que je rêve comme un Vignoles non seulement de tel théâtre, mais de tous comparés entre eux, cet examen nous fera voir les diverses « façons générales » de présenter une Situation quelconque : chacune de ces « façons générales », contenant ainsi une espèce de canon applicable à toute situation indifféremment, constituera pour nous un « ordre » analogue aux ordres d’architecture, et qui, de même, prendra place avec d’autres ordres dans un « système » théâtral. Mais les systèmes, à leur tour, se rapprocheront sous des rubriques plus générales dont les comparaisons nous fourniront aussi maint sujet à réflexions. Dans ce qu’on pourrait nommer la Féerie se rencontrent étrangement, par exemple, des systèmes aussi éloignés d’origine que les drames de l’Inde, certaines des « comédies » de Shakespeare (le Songe d’une Nuit d’été, la Tempête), le genre fiabesque de Gozzi, Faust ; le Mystère réunit les œuvres de la Perse, Job, Thespis et les pré-eschyliens, Prométhée, le théâtre d’Ézéchiel le Tragique, de Saint-Grégoire de Nazianze, de Hroswitha, de notre XIIIe siècle, les autos ; ici, la Tragédie grecque et ses imitations de psychologues ; là, le Drame anglais, allemand, et français de 1830 ; plus près, la Pièce, qui du fond de la Chine, par Lope et Calderon, Diderot et Gœthe, enserre notre scène d’aujourd’hui… On se rappelle combien, quand nous cataloguions la production dramatique dans ses 36 données, la recherche assidue, pour tout cas exceptionnel en l’une, des cas symétriques à établir dans les 35 autres faisait surgir, sous nos pas, de sujets imprévus. De même, quand nous aurons analysé ces ordres, systèmes et groupes de systèmes, quand nous aurons mesuré avec minutie leurs ressemblances et leurs différences, et que nous les aurons classés en distributions multiples, où, tour à tour, selon les questions, nous les aurons rapprochés et éloignés, — nous remarquerons nécessairement que de nombreuses combinaisons ont été oubliées ;… parmi elles, se choisira l’art nouveau.
Puissé-je avoir posé la première, la plus obscure pierre fondamentale de sa gigantesque citadelle ; là, vendangeant sous ses pieds les âmes des poètes, la Muse s’élèvera devant l’auditoire de nouveau rassemblé des vieux aèdes, devant ces peuples jadis serrés autour d’Hérodote et de Pindare, et qu’on dispersa depuis dans les poudreuses bibliothèques ou dans l’ignorance primitive ; elle clamera… cette nouvelle langue, — mieux faite encore pour eux, — la dramatique, trop haute pour que la comprenne, isolée, une individualité, fût-elle la plus grande, un langage énorme en vérité, non de mots, mais de frissons, tels que celui qu’on parle aux armées, — et qui ne s’adresse qu’à toi, abstrait mais seul éternel, seul dispensateur de gloire, âme des foules, délire du monde, ô Bacchos ! Ce ne sera pas, sans doute, dans une de nos salonnières et minuscules réductions en carton-pâte d’un demi-cirque romain, coupées d’un rideau pourpre, mais sur une manière de montagne, remplie d’air et de lumière, élevée grâce à l’expérience constructive du moyen-âge et à notre conquête du fer, offerte à la nation par ceux qui auront gardé jusque-là la vanité d’être riches, et où tourbillonneraient ensemble nos vingt-deux entreprises de représentations, quelque chose de mieux que cette salle de Chicago où se réunissent pourtant dix mille personnes, de mieux que le théâtre de Dionysos, lequel en contenait trente mille, de mieux même que celui d’Éphèse où s’asseyaient, joyeux, cent cinquante mille spectateurs, un immense orifice par où la terre embrasse le ciel, et qui s’épanouisse comme un cratère !
FIN