… Mais je m’entends accuser, avec violence, de vouloir « détruire l’imagination ». Phantasmophone ! monstricide ! destructeur de prodiges !… Ces titres herculéens ne me couvrent d’aucune rougeur.
Une singulière histoire, vraiment, que celle de l’Imagination… Nul, certes, aux temps classiques, ne s’en eût osé prévaloir. Loin de là ! à peine avancée, toute nouveauté allait, vite et timidement, s’appuyer à quelque autorité antique. De 1830 date l’avènement au trône littéraire de cette « Faculté » charlatanesque et, paraît-il, à jamais interdite à l’analyse ; les conséquences du nouveau régime ne tardèrent pas à se montrer, et elles se laissent voir dans leur délabrement final chez les derniers successeurs du romantisme romanesque : crime mystérieux, puis erreur judiciaire commise par l’éternel juge d’instruction au profil en « lame de couteau », suivie de l’inévitable amour entre les enfants du meurtrier et de la victime ; dans une chambrette, une délicate et pure ouvrière ; passant par là, un jeune ingénieur idéalisant la casquette ; le voyou criminel mais tendre ; deux « fins limiers » de police ; l’épisode de l’enfant volé, avec voix du sang, und so weit ; et, pour clore, le suicide imposé au coquin, sans oublier, par derrière, afin de soulager les cœurs sensibles, au moins un double mariage d’amour, — voilà, bon an mal an, ce que rapporte l’Imagination. Au reste, de tout le romantisme dramatique (qui correspond si bien à l’école des Carrache en peinture), Hugo seul avait créé ; grâce à quoi ? à un procédé technique, patiemment appliqué dans les moindres détails : l’antithèse de l’être et du paraître.
Énergiquement, la légende de l’Imagination fut, un instant, battue en brèche par le positivisme ; il a protesté que cette soi-disant faculté créatrice n’est que le kaléidoscope de nos souvenirs agités au hasard. Mais pas assez il n’a insisté sur le résultat inévitablement banal et monotone de ces agitations, tels de nos souvenirs, les moins intéressants et les moins personnels précisément, se trouvant répétés, dans notre cerveau, à mille exemplaires, et revenant sans merci dans toutes les combinaisons dépourvues de méthode. Il fallait le crier comme un tocsin : ces souvenirs, qui sont les lectures innombrables des produits d’imitation de notre passé néo-classique et romantique, enveloppent et noient jusqu’à l’observation sur nature que signala, comme élément de rénovation, l’initiative des Naturalistes ; ceux-ci même ont vu trop souvent la réalité à travers des souvenirs livresques ; ils comptèrent trop sur l’innéité du tempérament artistique, si vigoureux soit-il, en espérant qu’il s’interposerait, seul et purifié de conventions, par un simple effort de « volonté », entre la nature et l’œuvre à engendrer ; c’est ainsi que la Bête humaine nous a répété l’erreur judiciaire, sous la forme spéciale où elle est aussi fréquente dans les lettres qu’elle l’est peu dans le fait ; c’est ainsi que le point de départ de l’Œuvre ne fut que le contre-pied de la « thèse » des Goncourt et de Daudet ; c’est ainsi que des réminiscences de Mme Bovary font dévier, vers elle, des études de cas analogues, mais qui devraient en demeurer très distincts ; — et qu’est apparue, dès la seconde génération naturaliste, une nouvelle école de copie et de traditions.
Tandis qu’au moyen de l’Art de Combiner, — renfermant le total « des possibilités », leur encyclopédie et leur table de multiplication, et formant comme « le traité des proportions de l’Événement », — la vérité pourra être parcourue avec un regard vainqueur de tous les fantômes du poncif (enfermés à leurs places respectives dans cette nomenclature), — avec un regard libre, un regard hellène ![9]
[9] Car les Grecs, dès une époque reculée, avaient pris l’habitude de tout systématiser — à l’instar des aïeux de l’Inde, — conduite que nous tînmes aussi jusqu’au XIVe siècle. Vers elle nous nous étions instinctivement retournés, attirés par Aristote, à l’âge classique, avec nos théoriciens si injustement décriés depuis, si utiles et si respectés de nos grands dramaturges. En ces jours de la gloire française, la moindre réflexion poétique n’effarait pas des paresses superstitieuses.
L’observation, la création, pour chaque écrivain, auront dès lors un point de départ extérieur au monde du papier, un point de départ qui leur soit personnel, original enfin, ce qui ne veut pas dire le moins du monde plus invraisemblable, au contraire, puisque tant de situations, d’allures aujourd’hui si invraisemblables, se sont défigurées de la sorte justement aux mains de gens qui, ne sachant comment faire neuf, compliquaient en s’empêtrant dans leurs propres écheveaux.
Et surtout, l’invention d’une fable insolite (langage idéaliste), ou la découverte d’un coin vierge (langage naturaliste) se trouvera facilitée jusqu’à ne plus avoir aucune valeur. On n’ignore pas quelle importance eut, dans le perfectionnement de l’art grec, le fait d’être circonscrit à un petit nombre de légendes (Œdipe, Agamemnon, Phèdre, etc.), que chaque poète devait à son tour reprendre sans pouvoir éviter d’être comparé, pas à pas, à chacun de ses devanciers, de sorte que le moins critique des spectateurs appréciait, à coup sûr, la part de personnalité et de goût mise à l’œuvre nouvelle ;… tout au plus cette tradition eut-elle pour inconvénient de rendre l’originalité plus difficile. Par l’étude des 36 Situations et de ses conséquences, le même avantage s’obtiendra, sans l’inconvénient signalé. — Et seule, désormais, prendra valeur la Proportion.
Toutefois, qu’on me comprenne ! Par Proportion, je n’entends nullement un recueil de formules compassées et rappelant aux lettrés des souvenirs qui leur sont chers, — mais la mise en bataille, sous les pieds de l’écrivain, de l’armée infinie des combinaisons possibles, rangées selon leurs ressemblances, et comprenant le ban des tentatives faites comme l’arrière-ban des tentatives inosées. Alors, pour manifester la vérité ou la sensation que lui seul perçut jusque-là, et encore difficilement, parmi le touffu des phénomènes et dans des cas peu accentués, l’auteur n’aura qu’à se pencher ; et, sans se livrer au hasard infructueux d’un vagabondage, par une rapide revue de ce champ poétique, il élira celle des données et ceux des détails les plus propres à ses desseins. Or, cette méthode, ou, si l’on veut, cette liberté et cette puissance, il l’aura, non seulement dans le choix, la limitation et la fécondation de son sujet, mais dans son observation, dans sa méditation.
Et il ne courra pas plus de danger de fausser, par des idées préconçues, la vue du réel que n’en court, par exemple, le peintre dans l’application de ces lois, générales également et contrôlées de même par une expérimentation quotidienne, — de ces lois sublimes de la perspective !
La proportion, réalisable enfin dans le calme donné par la possession complète de l’art de combiner, et reprenant le rang suprême usurpé jadis par le simple « bon goût » et naguère par la charlatanesque mais non moins pauvre « imagination », fera reconnaître cette… chose un peu oubliée de l’art moderne, le « beau » : celui-ci n’est pas, à mon sens, un prétendu choix distingué dans la nature (le Discobole, Aristophane, etc., renversent les palissades d’un tel parc à moutons) ; je préférerais dire que c’est la peinture habile, directe, sans tâtonnements, sans que rien demeure de superflu, d’oiseux ni de secondaire, du « coin de nature » vu. Mais c’est plus encore.