2 — Supplier un parent en faveur d’un autre parent : — Eurysacès de Sophocle.
Eh bien, nul n’a plus songé, ou peu s’en faut, à cette 1re situation dans le théâtre moderne ; sauf de la nuance C 1 (proche du culte poétique et doux de la Vierge et des Saints), il n’en existe aucun exemple pur, sans doute parce que les modèles antiques en étaient disparus ou peu fréquentés, et surtout que, Shakespeare, Lope ni Corneille n’ayant eu le temps de transformer à son tour ce thème selon l’idéal de complexité extérieure, particulier au goût nouveau, les successeurs de ces grands hommes auront trouvé ce 1er sujet trop nu pour leur siècle. Comme si une donnée était nécessairement plus simple qu’une autre ! comme si toutes celles qui ont lancé depuis, sur notre scène, leurs innombrables rameaux, n’avaient pas commencé par montrer la même simplicité vigoureuse dans leur tronc !
… C’est du moins par notre prédilection du complexe que je m’explique la grâce dont a bénéficié la seule nuance C, — où, d’une façon naturelle, une 4e figure (d’essence, malheureusement, quelque peu parasite et monotonisante), l’« Intercesseur », s’ajoutait à la trinité Persécuteur-Suppliant-Puissance.
De quelle variété, cependant, cette trinité n’est-elle pas susceptible ! Le Persécuteur… un ou multiple, volontaire ou inconscient, avide ou vindicatif, et déployant le subtil réseau de la diplomatie ou se révélant sous le formidable appareil des plus grandes dominations contemporaines ; le Suppliant… éloquent ou auxiliaire naïf de son propre ennemi, juste ou coupable, humble ou grand ; et le Puissant… soit neutre, soit gagné à l’une ou à l’autre des parties, environné peut-être des siens que le danger effraye et inférieur en forces au Persécuteur, peut-être trompé à des apparences de droit, obligé peut-être de sacrifier quelque haute conception, tantôt raisonneur, tantôt sensible, ou bien vaincu par une de ces conversions à la Dostoïewsky et abandonnant les erreurs qu’il croyait vérités, sinon la vérité qu’il croit erreur, en un foudroiement final… Nulle part, certes, les vicissitudes du pouvoir (arbitral, tyrannique, renversé), — les superstitions qui accompagnent le doute, — d’un côté les soubresauts de la conscience populaire, d’un autre l’anxiété d’attendre, — les désespoirs et leurs blasphèmes, — l’espérance, jusqu’au dernier souffle, vivace, — la brutalité aveugle du fait réveilleur — que sais-je !… ne peuvent se condenser et éclater avec autant de force que dans cette première situation, de nos jours méconnue… L’enthousiaste sympathie que la France a ressentie durant la moitié de ce siècle pour la Pologne, celle qu’elle a manifestée, en tant de circonstances, à l’Écosse, puis à l’Irlande, trouveraient ici leur expression tragique ; le cri d’humanité avec lequel ce prêtre, au massacre de Fourmies, a rallié à l’Église une fraction de la France révolutionnaire, — le culte des morts, cette dernière, primitive et la plus indestructible forme du sentiment religieux, — l’agonie, drame qui nous attend tous, l’agonie se traînant vers un coin d’ombre comme une bête forcée, — et ce profondément humilié désir de l’homme qu’un meurtre a privé de ce qu’il avait de plus cher, supplication misérable, à deux genoux, qui fit pleurer même, en sa sauvage rancune, le dur Achille et lui fit oublier son serment, — eh quoi ! toutes ces fortes émotions, d’autres encore, sont dans cette situation première, elles ne sont pleinement que là, — et notre art oublie cette situation…
IIe SITUATION
Le Sauveur
(Techniquement : Infortuné — Menaçant — Sauveur)
… La réciproque, en quelque sorte de la Ire, où le faible se réfugiait auprès d’une puissance indécise, tandis que c’est, à présent, au-devant du faible, sans espoir, le Protecteur inattendu qui, de lui-même, se dresse subitement.
A — Condamné, voir apparaître un sauveur chevaleresque : — Andromèdes de Sophocle, d’Euripide et de Corneille. Ex. fragm. : 1er acte de Lohengrin, 3e acte du Tancrède de Voltaire, rôle du patron généreux dans Boislaurier (M. Richard, 1884. Ce dernier exemple et le suivant montrent particulièrement l’honneur du faible en jeu). Ex. hist. : Daniel et Suzanne ; divers exploits de la chevalerie. Ex. ord. : l’assistance judiciaire. Le dénouement de Barbe-Bleue (la parenté s’y ajoute, sous la condition la plus normale, celle de frères défendant leur sœur, et grandit le pathétique par un moyen des plus simples, mais oublié des dramaturges).
B 1 — Être remis sur le trône par ses enfants (voir la donnée « Retrouver ») : — Égée et Pélée de Sophocle, Antiope d’Euripide. Ces enfants ont été jadis abandonnés dans : Athamas I et Tyro de Sophocle aussi (ce goût du futur auteur d’Œdipe à Colone pour les fables où l’Enfant joue ainsi un rôle de sauveur et de justicier ne forme-t-il pas un assez amer contraste avec le sort qui attendait le poète dans son ultime vieillesse ?).
2 — Être secouru par des amis ou des étrangers recueillis : — Œnée, Iolas, Phinée de Sophocle. Ex. fragm. : 2e partie d’Alceste d’Euripide. — Être protégé par l’hôte qui donna asile : — Dictys d’Euripide.