C'était aussi une âme pieuse, de cette foi des Flandres où subsiste un peu du catholicisme espagnol, cette foi où les scrupules et la terreur remportent sur la confiance et qui a plus la peur de l'Enfer que la nostalgie du Ciel. Avec pourtant un amour du décor, la sensualité des fleurs, de l'encens, des riches étoffes, qui appartient en propre à la race. C'est pourquoi l'esprit obscur de la vieille servante s'extasiait par avance aux pompes des saints offices, tandis qu'elle franchissait le pont arqué du Béguinage et pénétrait dans l'enceinte mystique.

Déjà, ici, le silence d'une église; même le bruit des minces sources du dehors, dégoulinées dans le lac, arrivant comme une rumeur de bouches qui prient; et les murs, tout autour, des murs bas qui bornent les couvents, blancs comme des nappes de Sainte Table. Au centre, une herbe étoffée et compacte, une prairie de Jean Van Eyck, où paît un mouton qui a l'air de l'Agneau pascal.

Des rues, portant des noms de saintes ou de bienheureux, tournent, obliquent, s'enchevêtrent, s'allongent, formant un hameau du moyen âge, une petite ville à part dans l'autre ville, plus morte encore. Si vide, si muette, d'un silence si contagieux qu'on y marche doucement, qu'on y parle bas, comme dans un domaine où il y a un malade.

Si par hasard quelque passant approche, et fait du bruit, on a l'impression d'une chose anormale et sacrilège. Seules quelques béguines peuvent logiquement circuler là, à pas frôlants, dans cette atmosphère éteinte; car elles ont moins l'air de marcher que de glisser, et ce sont plutôt des cygnes, les soeurs des cygnes blancs des longs canaux. Quelques-unes, qui s'étaient attardées, se hâtaient sous les ormes du terre-plein, quand Barbe se dirigea vers l'église d'où venait déjà l'écho de l'orgue et de la messe chantée. Elle entra en même temps que les béguines qui allaient prendre place dans les stalles, en double rang de boiseries sculptées, s'alignant près du choeur. Toutes les coiffes se juxtaposaient, leurs ailes de linge immobilisées, blanches avec des reflets décalqués, rouge et bleu, quand le soleil traversait les vitraux. Barbe regarda de loin, d'un oeil d'envie, le groupe agenouillé des Soeurs de la communauté, épouses de Jésus et servantes de Dieu, avec l'espoir, un jour aussi, d'en faire partie…

Elle avait pris place dans un des bas côtés de l'église, parmi quelques fidèles, laïcs également: vieillards, enfants, familles pauvres logées dans les maisons du Béguinage qui se dépeuple; Barbe, qui ne savait pas lire, égrenait un gros rosaire, priant à pleines lèvres, regardant parfois du côté de soeur Rosalie, sa parente, qui occupait la deuxième place dans les stalles, après la Mère Révérende.

Comme l'église était belle, toute braséante de cires allumées. Barbe, au moment de l'Offertoire, alla acheter un petit cierge à la soeur sacristine qui se tenait près d'un if de fer forgé, où bientôt l'offrande de la vieille servante brûla à son tour.

De temps en temps, elle suivait la consomption de son cierge, qu'elle reconnaissait parmi les autres.

Ah! qu'elle était heureuse! et comme les prêtres ont raison de dire que l'église est la maison de Dieu! surtout qu'au Béguinage, c'étaient des Soeurs qui chantaient au jubé, avec des voix douces comme doivent en avoir les anges seuls.

Barbe ne se lassait pas d'écouter l'harmonium, les cantiques qui se dépliaient tout blancs, comme de beaux linges.

Cependant la messe était dite; les lumières s'éteignaient.