Les différences entre les deux femmes se précisaient maintenant chaque jour davantage. Oh! non, la morte n'était pas ainsi! Cette évidence le navra, supprimant ce qui avait été l'excuse d'une aventure dont il commençait à voir la misère. Une gêne, presque une honte l'envahit: il n'osait plus songer à celle qu'il avait tant pleurée et vis-à-vis de laquelle il commençait à se sentir coupable.

Dans les salons où s'éternisent des souvenirs d'elle, il n'allait plus qu'à peine, troublé, confus devant le regard de ses portraits, un regard—eût-on dit—qui reproche. Et la chevelure continuait à reposer dans la boîte de verre, presque délaissée, où la poussière accumulait sa petite cendre grise.

Plus que jamais, il se sentait l'âme toute molle et désemparée: sortant, rentrant, sortant encore, chassé pour ainsi dire de sa demeure à celle de Jane, attiré à son visage quand il en était loin, et pris de regrets, de remords, de mépris de lui-même, quand il se retrouvait auprès d'elle.

Son ménage aussi allait à la débandade; plus rien de ponctuel, d'organisé. Il donnait des ordres, puis les changeait; contremandait ses repas. La vieille Barbe ne savait plus comment régler sa besogne, s'approvisionner. Triste, inquiète, elle priait Dieu pour son maître, sachant la cause…

Car souvent on apportait des notes, des factures acquittées, réclamant des sommes importantes pour les achats faits par cette femme. Barbe, qui les recevait en l'absence de son maître, demeurait stupéfaite: d'incessantes toilettes, des colifichets, des bijoux ruineux, toutes sortes d'objets qu'elle obtenait à crédit, usant et abusant du nom de son amant, dans les magasins de la ville où elle achetait sans cesse, avec une prodigalité qui rit de la dépense.

Hugues cédait à tous ses caprices. Pourtant elle ne lui en sut aucun gré. De plus en plus, elle multipliait ses sorties, s'absentant parfois une journée entière, et le soir aussi; ajournant les rendez-vous pris avec Hugues, lui écrivant des billets hâtifs.

Maintenant elle prétendait avoir noué quelques relations. Elle avait des amies. Est-ce qu'elle pouvait toujours vivre seule ainsi? À un autre moment, elle lui annonça que sa soeur était malade, une soeur qui habitait Lille et dont elle ne lui avait jamais parlé. Il lui faudrait aller la voir. Elle resta absente quelques jours. Quand elle revint, les mêmes manèges recommencèrent: vie éparse, absences, sorties, va-et-vient d'éventail, flux et reflux où l'existence de Hugues se trouvait suspendue.

À la longue, il conçut quelques soupçons; il l'épia; alla, le soir, rôder autour de sa demeure, fantôme nocturne dans cette Bruges endormie. Il connut le guet dissimulé, les haltes haletantes, les coups de sonnette brefs dont la titillation meurt dans les corridors qui se taisent, la veille en plein vent jusque tard dans la nuit devant une fenêtre éclairée, écran du store où passe en ombres chinoises une silhouette qu'on croit à chaque seconde voir apparaître double.

Il ne s'agissait plus de la morte; c'est Jane dont le charme peu à peu l'avait ensorcelé et qu'il tremblait de perdre. Ce n'est plus seulement son visage, c'est sa chair, c'est tout son corps dont la vision s'évoquait pour lui, brûlante, de l'autre côté de la nuit, tandis qu'il n'en apercevait que l'ombre flottant dans les plis des rideaux… Oui! il l'aimait elle-même, puisqu'il en était jaloux, jusqu'à en souffrir, jusqu'à en pleurer, quand il la surveillait, le soir, cinglé par le minuit des carillons, par les petites pluies, incessantes en ce Nord, où sans trêve les nuages s'effilochent en bruines.

Et il restait, guettant toujours, allant de long en large dans un court espace comme dans un préau, parlant tout haut en vagues paroles de somnambule, malgré la pluie qui s'activait—neige fondue, boues, ciels brouillés, fin d'hiver, toute la désolante tristesse des choses…