Barbe agença, au balcon, des draperies aux couleurs papales, des étoffes blanches, une parure de plis chastes. Elle allait et venait, preste, affairée, pleine d'onction, maniait avec respect ce décor servant chaque année, qui participait pour elle de la sainteté du culte, comme si des doigts de prêtres, des saints chrêmes indurés, une eau bénite inaliénable les eussent consacrés. Elle se semblait à elle-même dans une sacristie.

Il lui restait à remplir les corbeilles d'herbes et de fleurs coupées—mosaïque volante, tapis émietté dont chaque servante, devant sa maison, va colorier la rue au moment du cortège. Barbe se hâtait, un peu grisée à l'odeur des rosés trémières, des grands lis, des marguerites, des sauges, des romarins aromatiques, des roseaux qu'elle détaillait en rubans courts. Et sa main plongeait dans les corbeilles s'emplissant, rafraîchie à ce massacre de corolles, ouates fraîches, duvets d'ailes mortes.

Par les fenêtres ouvertes, arrivait le grandissant concert des cloches de paroisse, qui l'une après l'autre s'ébranlaient.

Le temps était gris, un de ces jours indécis de mai où, malgré les nuages, il y a comme une arrière-joie dans le ciel. Et à cause de cette finesse de l'air où on devinait les cloches en chemin, une gaîté s'en propageait jusqu'à elle; et les cloches âgées, les exténuées, les aïeules béquillant, celles des couvents, des vieilles tours, celles qui sont casanières, valétudinaires, qui restent coîtes toute l'année, mais cheminent et font cortège le jour de la procession du Saint-Sang—toutes semblaient, par dessus leurs robes de bronze usées, avoir de joyeux surplis blancs, des linges tuyautés en plis d'éventail. Barbe écoutait les sonneries, le gros bourdon de la cathédrale qu'on n'entendait qu'aux grandes fêtes, lent et noir, frappant comme d'une crosse le silence… Et aussi toutes les clochettes des plus proches tourelles—émoi, liesse de robes argentines, qui semblaient dans le ciel s'organiser aussi en cortège…

La piété de Barbe s'exaltait; il semblait, ce matin-là, qu'une ferveur fût dans l'air, qu'une extase s'effeuillât du ciel avec le bruit des cloches à toutes volées, qu'on entendît des ailes invisibles, un passage d'anges.

Et tout cela avait l'air d'aboutir à son âme, son âme où elle sentait la présence de Jésus, où l'hostie qu'elle avait incorporée à la messe de l'aube, rayonnait, encore entière, dans son plein orbe au centre duquel elle voyait un visage.

La vieille servante, resongeant à la bonté de Jésus qui était vraiment en elle, se signa, recommença à prier, ayant le ressouvenir et comme le goût à la bouche des Saintes Espèces.

Cependant son maître l'avait sonnée; c'était l'heure de son déjeuner. Il en profita pour lui annoncer qu'il attendait quelqu'un à dîner et qu'elle s'arrangeât en conséquence.

Barbe fut stupéfaite; jamais il n'avait reçu personne! Cela lui parut étrange; tout à coup une pensée affreuse lui traverse l'esprit: si ce qu'elle avait craint autrefois, ce à quoi elle ne songe plus, un peu tranquillisée, allait arriver? Elle devine… oui! c'est cette femme, celle dont soeur Rosalie lui a parlé, qui va venir peut-être?…

Barbe sentit tout son sang se figer… Dans ce cas, son parti était pris, son devoir net: ouvrir à cette créature, la servir à table, être à ses ordres, s'associer au péché—son confesseur le lui avait clairement défendu. Et à pareil jour! Un jour où le Sang même de Jésus allait passer devant la maison! Et elle, qui avait communié ce matin!… Oh! non! c'était impossible! Il lui faudrait quitter son service sur l'heure.